Chroniques du regard 2015-2016 – F O L D S de Katia-Marie Germain / EXISTER ENCORE de Maryse Damecour

Publié le 13 janvier 2016 par Mario Veillette

Exister encore_photo: Renaud Philippe

Composant le premier spectacle de danse de l’année 2016, deux chorégraphies créées par de jeunes chorégraphes en début de carrière. Deux chorégraphies solo créées récemment par et pour les interprètes elles-mêmes.

C’est pour vous si vous aimez: les projets originaux et personnels, aboutis et développés à fond.

C’est pour vous si vous aimez: les projets très actuels, autant dans la thématique que dans la mise en forme.

C’est pour vous si vous aimez: les programmes doubles. Celui-ci présente un spectacle en deux parties, qui puisent un peu aux mêmes sources d’inspiration mais aux résultats diamétralement opposés.

Les deux chorégraphes du programme double s’intéressent à une certaine recherche existentielle qui se déploie dans deux directions différentes. Une première question serait: comment exister à travers ses propres multiples couches et replis? Une deuxième question serait plutôt formulée: comment exister malgré l’urgence et la complexité?

De manière très intéressante, les réponses chorégraphiques à ces questions et les résultats de recherche (mouvements et danse, apport technologique, mise en scène) présentent en bout de ligne deux approches diamétralement opposées de la mise en spectacle.

Le premier projet, F O L D S (30 minutes), provient d’une recherche visuelle et méditative. Son résultat est envoûtant, à la fois kinesthésique et éthéré. La chorégraphe mise sur la subtilité et la précision du geste ainsi que sur l’abandon du spectateur dans la rêverie et la perte des repères spatiaux.

Le second projet, EXISTER ENCORE (40 minutes), prend racine dans une recherche sociologique sur les effets de l’accumulation et de l’envahissement. Son résultat tend vers la performance hyperactive, ancrée dans le réel et le direct.

En première partie du spectacle: F O L D S de Katia-Marie Germain

6.F O L D S©Svetla-Atanasova:Katia-Marie-Germain+Hélène-Messier

Dans le noir, un personnage apparaît. Viendront ensuite ses ombres, ses doubles et ses traces. La magie et l’envoutement opèrent dès le départ dans une scénographie dépouillée qui se dévoile lentement, hypnotisant le spectateur. Sans besoin de préparation, la chorégraphe nous amène directement dans le monde de l’illusion visuelle, nous fait perdre nos repères spatiaux et accepter l’existence multiple de cette danseuse au corps gracile qui évolue lentement. La gestuelle simple, fine et délicate, permet de créer une chorégraphie toute en subtilité, en détails et en raffinement.

La technologie et la chorégraphie sont interdépendantes et au service l’une de l’autre. Les transitions d’un monde imaginaire à un autre sont sans faute et ne cessent d’enrichir le spectacle tout au long de sa trajectoire. À partir d’un monde naturel, mais rapidement enrichi comme à travers de multiples plis (d’où le titre de la chorégraphie), on passe à un monde surnaturel peuplé de présences intangibles et poétiques. Les dialogues entre la présence réelle et les avatars constitueront l’essence du spectacle.

Le concept installatif de F O L D S est de Lenka Novakova.  La musique, le design visuel et interactif ainsi que la régie vidéo sont de Navid Navab. La conception des éclairages est de Sylvie Nobert. On retrouve également sur scène la danseuse Hélène Messier.

La chorégraphe et interprète de F O L D S (2014), Katia-Marie Germain, vit à Montréal. Elle y a présenté sa chorégraphie précédente Aube (2012)  à Tangente et dans différents festivals. Après des études universitaires en arts visuels et en danse, elle poursuit présentement ses études au programme de maîtrise en danse à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

F O L D S est un spectacle précieux, dans le sens le plus noble du terme. De plus, à cause de la technologie impliquée, il est une forme rare sur les scènes de danse. À ne pas manquer.

« On ne perçoit aucune hiérarchie entre la chorégraphie et la projection vidéo. C’est plutôt la symbiose qui transparaît et on soupçonne que la danse tiendrait la route sans le dispositif vidéographique, comme Germain nous l’a déjà prouvé auparavant avec Aube et Y demeurer. La vidéo ne fait qu’enrichir sa proposition, qui s’avère être d’une grande beauté et poésie.»  Source : Sylvain Verstricht, Local Gestures

En deuxième partie du spectacle: EXISTER ENCORE de Maryse Damecour

Maryse Damecour - Photo: Renaud Philippe

Au départ, une personne existait. Imaginons-lui une existence de jeune artiste en début de carrière (avec tout ce que cela comporte d’insécurité, d’entraînements quotidiens, d’auditions, de recherche de contrats, etc. Pour plus de détails sur le métier, voir le livre Danser: enquête dans les coulisses d’une vocation de Pierre Sorignet). Elle eut alors une idée folle: collecter le plus de mouvements possibles, proposés par plusieurs personnes différentes, danseurs et non-danseurs. Elle visait en obtenir 500 et souhaitait les intégrer TOUS dans une suite chorégraphique qu’elle danserait elle-même.

Suite à une intense recherche de mouvements qui s’est arrêtée à 331 mouvements collectés auprès de 179 participants, suite à l’archivage et au traitement des mouvements par différents outils de catégorisation, et suite à la transformation de ceux-ci, une chorégraphie est née.

Sur scène, le résultat final prend des airs de folle conférence et de performance hyperactive. Des informations verbales accompagnent le déroulement de la danse (qui est toujours extrêmement fluide et précise). Les manipulations concrètes de différents éléments scénographiques ponctuent le déroulement de l’action et font avancer la dramaturgie.

Les différentes scènes sont éclatées et diversifiées mais aucun geste n’est innocent. Les activités sont souvent exagérées mais restent toujours réelles et ne basculent jamais dans l’onirique. On reconnait ici l’empreinte et l’influence dramaturgique de Laurence Brunelle-Côté, codirectrice de la compagnie théâtrale Le bureau de l’APA qui présentait récemment Entrez, nous sommes ouverts, Les oiseaux mécaniques et La jeune fille et la mort. 

Un questionnement existentiel est inhérent au résultat final: comment existe-t-on dans une société hyperactive? Comment peut-on intégrer cette hyperactivité sociale et se garder une qualité d’existence?

La conception des vidéos est de Sylvio Arriola, la conception sonore de Mériol Lehmann et celle des lumières est de Philippe Lessard Drolet.

La chorégraphe et interprète d’EXISTER ENCORE, Maryse Damecour est bien connue des spectateurs réguliers de La Rotonde. Elle a complété le programme de L’École de danse de Québec après avoir d’abord effectué des études universitaires en sociologie. Depuis son entrée dans le monde professionnel, en 2009, on l’a vue dans plusieurs spectacles de performance, de musique (Le Voyage d’Hiver de Keith Kouna) et de théâtre, et bien entendu dans de nombreux spectacles de danse.

À partir d’une foule de mouvements disparates et décousus, la chorégraphe a réussi une courtepointe témoignant de sa folle aventure. Le résultat est jouissif, autant pour les spectateurs que pour la danseuse qui s’éclate sur scène tout en restant une « bougeuse » fabuleuse.

En conclusion, ce programme double est rempli de bonnes idées et de sources d’intérêts. Il témoigne de la vitalité des créations chorégraphiques actuelles à travers deux propositions semblables dans le thème mais polarisées dans leurs mises en spectacle. Les résultats risquent de marquer vos mémoires et pourront largement alimenter vos discussions post-spectacle, peut-être même en risquant d’ébranler un peu vos convictions sur ce qu’est un spectacle de danse.

 

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