Pamphlet politique / Political Mother de Hofesh Shechter

Publié le 8 novembre 2012 par Fabien Piché

Article de Iris Gagnon-Paradis, paru dans Dfdanse, le 2 novembre 2012

« Hofesh Shechter frappe fort avec Political Mother, une oeuvre tentaculaire et complexe où la musique rock assourdissante mène une meute de danseurs opprimés, voire sclérosés, mais tout de même poussés par l’inexorable envie de vivre. Puissant et mémorable.

Il y a d’abord cette image, la première, inoubliable, d’une beauté terrible. Sur scène, un homme — un samourai laisse deviner son armure — à genoux, sort tout à coup une épée de son fourreau et l’enfonce dans son ventre. Hara-kiri. En arrière-scène apparaissent deux mots : Political Mother.

Ensuite, les spectateurs sont plongés dans le noir, sur fond de musique rock tonitruante qui emplit les oreilles, la cage thoracique, la tête, ne laissant plus de place pour rien d’autre. Un mur de son. Deux danseurs s’avancent sous un puits de lumière, les bras tendus devant eux, puis exécutent une danse étrangement fluide, fragile, à la fois gracieuse et saccadée. Contraste avec le rock apocalyptique qui déchire l’air. Contraste qui meuble cette pièce-fleuve de 70 minutes, création de Hofesh Shechter, chorégraphe israélien installé à Londres, où se fait sentir sans contredit l’influence tribale et éclectique de l’école Batcheva à Tel-Aviv, où le jeune homme a fait ses premiers pas de danse.

Il y a aussi la scénographie, impressionnante et puissante, où sept musiciens sont placés, en arrière-scène, sur deux niveaux, enfermés chacun dans un petit espace éclairé faiblement. Au premier niveau, trois tambours frappés par des hommes en habit militaire, funestes avec leurs visages dans la pénombre. Rythme lourd, cérémoniel, qui devient presque tribal, sauvage. Au deuxième étage, cinq guitares électriques, dont la musique éclate d’un coup et assourdit tout sur son passage, empêchant les idées et pensées de se former. Et, au beau milieu de ce monde rock étourdissant, un preacher apparaît. À son micro, il chante, il gueule plutôt des mots incompréhensibles, discours d’un Big Brother juché sur son trône, nous gouvernant tous et qui fascine la horde de danseurs à ses pieds, visages et bras tournés vers lui.

Political Mother est un pamphlet à saveur politique porté par l’énergie de la danse. C’est une charge à fond de train contre l’autorité et ces diktats qui nous enferment, que l’ont suit sans se poser de question, contre l’insouciance du monde devant ses propres monstruosités érigées en spectacle aux nouvelles du soir. Sur scène, les 10 interprètes sont à la fois insouciants et déconnectés de la violence du monde, mais aussi aliénés, écrasés, soumis au pouvoir. Ils sont des prisonniers qui ne voient pas les barreaux de leur cage.

Shechter — qui a également composé la musique — aurait pu créer une oeuvre violente, porté par cette musique agressive, mais il a préféré jouer de nuances et de contrastes. Oui, c’est une pièce coup-de-poing qui laisse songeur, sonné. Mais rage et tendresse s’entrelacent dans les pas de danse, alors que le mur de son parfois, laisse place à du Bach ou du Verdi, créant un clash étonnant. À cette musique assourdissante, le chorégraphe-compositeur oppose une gestuelle tout en courbes, énergique, sauvage, mais aussi fragile, délicate, traversée de tressaillements. Opprimés ou inconscients, les danseurs gardent souvent le regard rivé au sol alors qu’ils se déplacent en meute, dans des formations qui se défont et se reforment organiquement. Tout simplement fascinant à regarder.

Tout au long de la pièce, un geste revient, inlassablement, montrant l’humain, dépouillé, dans toute sa vulnérabilité: ces deux bras qui se lèvent au ciel, dans un geste d’imploration, peut-être, ou pour montrer que malgré ses attaches qui le rivent au sol, malgré la guerre, les conflits, la violence, la politique et la société du spectacle qui le font prisonnier — et dont, peut-être, il n’est pas toujours conscient — l’homme se tournera toujours vers le ciel. Est-ce une échappatoire vaine ou une élévation? L’homme, au final, reste pris, incapable de détacher son regard de l’écran où s’agite ce prestidigitateur moderne, à la fois dictateur, chanteur à la voix gutturale et gorille sorti tout droit de la Planète des singes.

Political Mother se construit autour d’une série de tableaux, entrecoupés par des noirs qui s’étirent, où la musique emplit tout l’espace, se jouant des nerfs et des points de repère du spectateur. Ces vignettes font une grande place à numéros de groupes, parfois chaotiques, mais régis par une pulsion organique qui fait que tout, finalement, reprend sa place, pour ensuite repartir de plus belle. Chaque tableau lève le voile sur un monde, mondes qui finissent par s’entrechoquer. Rarement, les individus se rejoignent et se touchent, mais quand ils le font, ils s’accouplent avec une ardeur enveloppée de désespoir, dans une lumière de fin du monde. Encore là, beau, tristement beau.

Oeuvre complexe à plusieurs niveaux de sens, la pièce devient de plus en plus tentaculaire à mesure qu’elle avance vers son dénouement. Le spectateur est entraîné dans ce tourbillon, ce climax qui ne finit plus de finir. Alors qu’on pense voir la conclusion, qui s’annonce puissante, comme l’est un bon spectacle de télévision, le chorégraphe nous fait un pied de nez et nous laisse, pantois, devant une scène finale très intrigante, qui se termine comme tout a commencé. »

Source: Dfdanse, Iris Gagnon-Paradis

 

Le Grand Théâtre de Québec et La Rotonde présenteront Political Mother le 5 novembre prochain dans la salle Louis-Fréchette

 

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