Entretien avec Karine Ledoyen et Patrick Saint-Denis : Trois paysages

Publié le 14 mars 2014 par Marie-Hélène Julien

Trois paysages, Danse K par K, photo David Cannon
Diane Jean a réalisé une entrevue avec Karine Ledoyen, chorégraphe de Trois Paysages et Patrick Saint-Denis, scénographe et concepteur de la musique du spectacle.

Q. Sur scène, en plus des danseurs, se trouve une installation sonore et visuelle; pouvez-vous la décrire?

Patrick Saint-Denis : Ce que nous appelons « le mur » est en réalité une œuvre que j’ai créée en 2012, constituée de 192 moteurs/ventilateurs actionnant une série de feuilles de papier disposées de manière à former une grille bidimensionnelle. Agissant à titre d’écran ou plutôt de synthétiseur vidéo, la matrice dévoile un ensemble riche et complexe d’interactions entre le son, la capture vidéographique et la gestuelle performative. La tension électrique des moteurs peut être contrôlée de manière individuelle, de sorte que le positionnement de chaque feuille de papier puisse constituer en réalité un pixel d’une image rendue à très basse résolution.

Karine Ledoyen : Notre rencontre artistique s’est faite autour de ce mur. Je savais que Patrick travaillait sur la thématique de l’air, il m’a envoyé un lien vidéo pour me montrer ce qu’il faisait concrètement. En voyant ce mur et ses multiples possibilités, je l’ai trouvé extrêmement poétique, cela m’inspirait déjà beaucoup, tellement même que lorsque nous avons commencé à travailler ensemble au début, je me disais : mais qu’est-ce que je vais faire avec ça, c’est tellement beau! Ça parle déjà, tout seul, pas besoin de danse! J’avais peur de passer à coté, de ne pas l’utiliser comme il le faut, ce mur a tellement de possibilités! Il ne fallait surtout pas que la chorégraphie se perde dans la beauté de cet objet. Je pense qu’on a réussi à travailler avec le mur de façon à ne pas perdre la danse, mais plutôt à l’envelopper.

Q : Qu’est-ce que chaque artiste apporte à l’autre?

PSD : Il s’agit de ma première expérience en danse. J’arrivais avec une proposition déjà arrêtée, qui devenait donc le point de convergence à partir duquel nous avons pu échanger. Le rythme de travail en danse n’est pas le même que lorsqu’on compose de la musique. Un compositeur est tout seul chez-lui, rencontre l’interprète rarement plus d’une demi-heure, lui donne la partition et le concert a lieu. Avec la danse c’est complètement différent; il y a le contact avec les interprètes, avec la chorégraphe. J’ai vite fait partie de l’équipe, j’ai donné mes propositions. J’ai énormément apprécié.

KL : Chaque rencontre artistique nous propulse hors de notre confort. Patrick possède beaucoup de connaissances musicales, de références, il m’ouvre sur un monde que je connaissais moins. Je me suis imbibée d’un univers qui n’était pas le mien. Mais notre manière de créer se ressemble : nous avons tous les deux travaillé par accumulation. J’avais l’impression que nous partagions le même langage. Ce n’était pas une musique d’accompagnement. Il apportait toutes ses connaissances musicales, ce qui a enrichi grandement le spectacle. La façon dont il créait la musique inspirait ma manière de créer la danse. Je touchais à une vérité artistique, ça ne faisait pas « plaqué ».

Q : Le mariage entre les nouvelles technologies et l’art est-il harmonieux?

PSD : Avec l’ordinateur, les cloisons entre les différents médias sont un peu plus poreuses. Ça ne fait pas de toi un meilleur artiste, mais l’ordinateur devient un carrefour où on peut contrôler à la fois du son, de l’image, des objets. La plupart des ensembles de programmation pour les artistes vont dans ce sens là, offrent des ponts entre les différents médias.

KL : Ce qui m’attire et qui m’interpelle dans la danse, c’est la fragilité de l’humain. En répétition, je me disais : le plus important, ce sont les danseurs c’est par eux que passe la vulnérabilité. Patrick disait souvent : tu peux faire des millions de choses avec les technologies, mais la présence humaine ramène à l’essentiel. Cette fragilité, il ne faut pas la perdre mais au contraire, l’amplifier.

PSD : On peut quand même être intuitif avec les technologies. On n’a pas le choix de parler le langage des machines. Mais une fois qu’on développe la langue, il est possible de créer un artisanat, d’être intuitif. Il y a toujours le danger d’être démonstratif, de perdre le propos. Mais c’est tout récent les arts technologiques, au Québec, depuis une vingtaine d’années, c’est normal qu’on essaie plein de choses.

Q : Il y aura une nouvelle collaboration entre vous deux?

PSD : Oui, pour le prochain spectacle de Danse K par K. Cette fois-ci je n’arrive pas avec beaucoup de matériel déjà développé, ce sera donc très différent. En même temps, le concept est fort et me parle beaucoup. On va probablement développer les technologies à partir du concept du spectacle et non à partir d’une œuvre déjà existante.

KL : Avec l’apport du « mur », on peut réellement lier ensemble le mouvement, le son, la lumière, la scénographie. Ça étend le pouvoir du geste, comme par magie. Ça dessine l’espace au-delà du corps. Cette idée, c’est la première fois que je pouvais l’exploiter grâce à l’ingéniosité des technologies développées par Patrick. Ce fut tellement inspirant, que nous avons eu le goût de poursuivre ensemble pour la prochaine création. On reprend la même idée, sauf que la matière, plutôt que ce soit l’air, c’est le son… On ne vous en dit pas plus! Vous pourrez venir expérimenter par vous mêmes nos nouvelles découvertes. À suivre!

Source: La Rotonde sur Voir.ca, Diane Jean

TROIS PAYSAGES
Danse K par K
Karine Ledoyen / Québec
20.21 mars 2014. 20 H
Méduse – Salle Multi

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