Un regard brouillé derrière Les mêmes yeux que toi

Publié le 7 mars 2014 par Marie-Hélène Julien

Article de Julie Pelletier paru sur info-culture.biz le vendredi 7 mars 2014

Les mêmes yeux que toi, Anne Plamondon, photo Michael Slobodian

Entre folie et vérité naissent l’incompréhension, la peur, la tristesse chez Anne Plamondon. Cette interprète, entraîneuse et professeure de danse de renom international, nous offre une parcelle de son existence dans Les mêmes yeux que toi, un solo qu’elle a aussi mis en scène et chorégraphié. Jusqu’au 8 mars, la salle Multi du complexe Méduse de Québec devient l’antre du témoignage poignant et troublant de cette artiste montréalaise, créé en collaboration avec Marie Brassard.

Inspirée par la schizophrénie de son père, Plamondon expérimente, dénonce, explique la maladie mentale, une réalité qui use les préjugés et qui isole les victimes dans un univers difficilement atteignable. Les mêmes yeux que toi expose avec beaucoup de vulnérabilité et d’émotion la souffrance des victimes et de celle de leurs proches. S’ajoutent au témoignage dansé des bribes de narration qui complète le geste et le sentiment et qui les enracine dans le quotidien.

Une entité obscure tire les ficelles de la danseuse tel un pantin désarticulé aux prises avec une lutte intérieure contre des démons envahissants. Avec les mouvements tantôt disloqués du popping, tantôt avec les lignes droites et la légèreté du ballet, la Montréalaise métisse les genres, concilie la voix blanche de son père à celle des ombres qui l’assaillent. Toutes la peur, l’incompréhension, la frustration d’être manipulée par l’inénarrable se traduisent dans le miroir de son âme, dans ses yeux qui voient la même chose que ceux de son père l’instant d’un moment. Ses gestes acharnés, rythmés, démontrent que la maladie effrite l’énergie et mine les moments de répit. Tel un oiseau en cage, l’interprète s’agite, s’oppose pendant le combat jusqu’à l’abandon…

Les mêmes yeux que toi, Anne Plamondon, photo Michael Slobodian

Les mêmes yeux que toi allie force, fragilité, souplesse. Beaucoup de grands écarts de toutes sortes, de freezes, de mouvements emphatiques et d’autres axés sur le repli sur soi, c’est un spectacle ponctué de contradictions visuelles intéressantes. Anne Plamondon est une artiste mature, émouvante et déstabilisante par son jeu réaliste, parfois tiré des films qui présentent la démence et la possession. Elle incarne théâtralement la schizophrénie qui gruge l’existence de son père et la sienne. Ce solo percutant et très visuel extorque la sensibilité et la sympathie des plus sceptiques. Une œuvre difficile physiquement et psychologiquement créée pour que l’on chasse les tabous, qu’on comprenne mieux la maladie et qu’on compatisse avec les victimes soumises aux aléas de leur esprit.

Source: info-culture.biz, Julie Pelletier

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