Chroniques du regard 2014-2015 – Quotient Empirique par Victor Quijada

Publié le 13 mai 2015 par Mario Veillette

C’est quoiQuotient empirique est un spectacle de 70 minutes pour six danseurs utilisant un métissage de mouvements prenant ses racines dans un mélange de danses de rue, de culture hip-hop, et de ballet classique.

C’est pour vous si vous aimez la danse actuelle, le travail sobre et la signature chorégraphique clairement reconnaissable. Ce spectacle met vraiment l’accent sur le mouvement.

C’est pour vous si vous voulez profiter de la présence à Québec de danseurs formidables, membres d’une troupe d’envergure, en tournée internationale avec ce spectacle.

C’est qui? Le groupe RUBBERBANDance a été cofondé à Montréal par Victor Quijada, danseur et chorégraphe originaire de Los Angeles et par Anne Plamondon, danseuse et chorégraphe originaire de Québec ayant à son actif une riche carrière internationale (et qui présentait le solo Les mêmes yeux que toi à La Rotonde en 2014).

Victor Quijada a créé Quotient empirique en 2013, après avoir chorégraphié une dizaine d’œuvres scéniques pour la compagnie (en plus de produire différents films, vidéos et autres productions télévisuelles) depuis le début de celle-ci en 2002. Des détails sont disponibles sur leur page Facebook et via Youtube. Le chorégraphe fait aussi, depuis peu, partie de l’équipe d’enseignement de la prestigieuse « Glorya Kaufman School of Dance » (University of Southern California) sous la supervision du conseiller artistique William Forsythe, une des figures de proue du renouvellement international du ballet contemporain et des principes de composition chorégraphique.

Photo: Michael Slobodian

Photo: Michael Slobodian

Le spectacle Quotient empirique est présenté sur un tapis blanc, sans aucun élément de décor. Il commence et se termine par un mouvement de groupe rappelant l’idée de meute mais la plus grande partie de la performance est composée de plus petits ensembles. Les danses, généralement assez lentes et harmonieuses, sont accompagnées d’une musique électronique originale. Elle emprunte parfois certaines mélodies classiques que le compositeur Jasper Gahunia détraque et reconstruit.

Tout au long des 70 minutes que dure le spectacle, les danseurs, tous virtuoses, échangent rapidement leurs rôles dans une série complexe de courts solos, duos et trios très bien construits et mis en lumière. Michelle Chanonat décrit dans la revue Jeu :  « Sur le plateau nu, six danseurs, trois hommes et trois femmes, livrent une danse tribale et expressive. La sobriété de l’environnement, ajoutée à celle des costumes, de simples pantalons et tee-shirts qui évoquent la tenue de travail des danseurs… La chorégraphie, écrite avec une grande précision, est portée par des interprètes convaincus et généreux, techniquement irréprochables, tous remarquables…. »

Dans ce spectacle, la danse est mise en vedette et les mouvements sont puisés dans une méthode de travail créée par Victor Quijada, la méthode RUBBERBAND, qui permet de relier dans un produit original des styles de mouvement variés. Les lignes et la grâce du ballet y sont alliées aux mouvements angulaires et souvent distordus de la danse contemporaine. La fluidité et les supports multiples de la capoeira (qui utilise beaucoup plus que le support des pieds) sont intégrés au dynamisme du hip-hop et aux mouvements tout en puissance de la danse urbaine (breakdance). « Quotient empirique fait un peu la somme de ce que Quijada a exploré depuis une décennie : la force du groupe, le rapport des individus à ce groupe, les relations interpersonnelles, les rapports de pouvoir aussi, et leurs polarisations dans un individu ou un groupe. Le tout, dans une forme qui laisse toute la place au corps et qui ne s’embarrasse pas trop d’effets scéniques…  Ici, les danseurs manipulent allègrement leurs confrères dans des enchaînements rythmés à deux ou à trois. Là, une main posée sur une tête, une épaule, instigue une pulsion, un mouvement chez l’autre, dont le corps devient ainsi « contrôlé » pour un bref instant… Quijada explore beaucoup ces procédés, en interchangeant continuellement les rôles… le manipulateur devient manipulé, et vice-versa. » Source: Iris Gagnon-Paradis.

La méthode RUBBERBAND, maintenant diffusée à travers le monde, sera d’ailleurs enseignée à l’été 2015 au stage de danse du Domaine Forget. Pour les intéressés, un cours intensif de deux semaines permettra aux participants de solidifier leurs bases en ballet tout en poussant les interprètes vers  la polyvalence propre aux danses contemporaines et urbaines.

La méthode RUBBERBANDance présente un exemple typique et réussi de métissage d’une forme de danse avec une autre tout en sauvegardant l’« esprit » ou la nature des éléments de base. D’un côté, les danses urbaines, qui ont commencé à se diffuser dans les rues dans certains ghettos de villes américaines au début des années 1980 en tant que « Low art » (art populaire ou dit « de masse », souvent considéré comme épisodique et relié à des circonstances culturelles très spécifiques, le plus souvent pratiqué de manière autodidacte). Elles insufflent aux créations de Quijada une vitalité et un réalisme dans le mouvement vu sur scène, c’est-à-dire de l’autre côté, dans un cadre « High art » (scène surélevée, emballage et mise en marché « formatés », spectateurs assis et payants, attentes consensuelles, « qui mérite la reconnaissance et le respect au sein de la communauté artistique, donc susceptible d’être subventionné par l’État », etc…) dans un modèle qui aurait été difficile à imaginer il y a à peine 40 ans.

On retrouve donc en spectacle, sur scène, dans une grande salle officiellement dédiée aux événements du genre (un modèle assez rigide dans sa forme, tiré du ballet, qui évolue lentement depuis près de 400 ans) l’esprit et les mouvements qui étaient vus sur la rue, effectués maintenant par des professionnels entraînés spécifiquement dans cette technique (méthode) qui a trouvé son chemin de diffusion jusque dans les centres reconnus de formation professionnelle.

* Pour une plus longue explication sur le phénomène « High Art-Low Art », voir les textes du philosophe américain Richard Shusterman, dont « Art populaire, art de masse et divertissement ».

 

En plus de travailler sa méthode, le chorégraphe Victor Quijada a aussi collaboré à de nombreux films, parfois aussi comme réalisateur. Plusieurs de ses œuvres ont été primées, dont :

Gravity of Center  (2012, 15 min.)  Réalisation: Thibaut Duverneix & Victor Quijada.

Red Shoes  (2010, 9 min.) Réalisation: Micah Meisner

Small Explosions That Are Yours to Keep (2007, 8 min.) Chorégraphie et réalisation : Victor Quijada.

Départ (2006, 4 min.) Réalisateur : René-Pierre Bélanger

Slicing Static (2004, 6 min.) Réalisation : Victor Quijada.

Hasta La Próxima (2003, 7 min.) Réalisation : Mark Adam

 

En passant par la bande :

Lorsque j’ai regardé les vidéos du groupe RUBBERBANDance, les algorithmes de Youtube m’ont fait une foule de suggestions de vidéos d’autres artistes en danse qui tentent de renouveler la pratique de la danse scénique contemporaine. Certains d’entre eux utilisent les mêmes techniques de base et matériaux que Quijada (ballet et danses urbaines), certains puisent à des sources légèrement différentes. Je vous ai fait une présélection de ceux qui me semblaient les plus intéressants, innovateurs et porteurs de changements. Pour chacun de ces liens, j’ajoute quelques pistes critiques et points de comparaison avec le travail présenté dans Quotient empirique.

1.- TOM WEKSLER : « Movement Research » (01 : 30), pour la parenté de recherche de mouvements (breakdance) et l’utilisation des supports différents, ainsi que l’utilisation semblable de l’accompagnement musical et « Parkour Spot + Zen Archery Practice » (02 : 04) pour le travail en duo et les costumes « en civil » semblables au travail de Quijada.

2.- MARINA MASCARELL MARTINEZ (05 : 09) pour le style très actuel et la qualité des échanges entre partenaire : une personne manipule, place ou stoppe l’autre, comme on le fait souvent dans la méthode RUBBERBAND.

3.- WAYNE McGREGOR (03 : 20) pour la fluidité des corps et l’audace au niveau des costumes et éclairages.

4.- OHAD NAHARIN et Batsheva danse (02 : 22) pour l’accent mis principalement sur le mouvement et pour la simplicité des costumes et mises en scène, semblables à ce qu’on retrouve dans Quotient empirique.

5.- NORTHWEST DANCE PROJECT (03 : 04) Pour un aspect complémentaire souvent retrouvé dans la danse contemporaine (quoiqu’absent dans Quotient empirique) : la fougue et la passion, mais surtout pour l’intérêt de ces deux compagnies pour les projets de films et vidéos.

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