Chroniques du regard 2018-2019 | 01 – Running Piece

Publié le 2 octobre 2018 par Mario Veillette

Running Piece de Jacques Poulin-Denis (Compagnie Grand Poney)

L’artiste montréalais Jacques Poulin-Denis, chorégraphe, compositeur et artisan pluridisciplinaire de la compagnie Grand Poney amorce la nouvelle saison de La Rotonde avec sa plus récente création Running Piece, une chorégraphie d’une heure pour danseur solo et tapis roulant. Dans un espace restreint, délimité par la dimension du tapis roulant, le coureur n’arrête pas. Il fait un voyage sans se déplacer, il se meut sans cesse tout en n’allant nulle part. L’action lui procure une foule d’états différents accessibles au public car l’identification à ce « héros » se fait facilement. Présenté trois soirs à la salle Multi de Méduse, le spectacle sera dansé à Québec par Fabien Piché.

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Running Piece, c’est pour vous si vous aimez la course et autres sports d’endurance.

Running Piece, c’est pour vous si vous aimez les interprètes qui se dépassent physiquement.

Running Piece, c’est pour vous si vous voulez voir le danseur de Québec Fabien Piché dans une de ses rares apparitions scéniques de la saison.

 

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Le spectacle

Un personnage solo amorce une course. Elle sera longue et ardue. Faite sur un tapis roulant, elle ne mènera le personnage nulle autre part qu’en lui-même. Le public l’accompagnera dans ses efforts, dans sa fatigue et dans le courage qu’il trouvera pour continuer. Malgré une performance athlétique inaccessible pour la plupart des spectateurs, ceux-ci pourront aisément s’identifier au danseur en reconnaissant l’évolution du parcours, la gradation des efforts déployés et la détermination nécessaire pour accomplir la tâche car, dans ce spectacle, le « héros » n’abandonne jamais. Le danseur-coureur évolue constamment dans ses pas et dans ses foulées. Il développe constamment de nouvelles stratégies pour parvenir à ses fins. Courageux? Têtu? Obtus? Il continue sans cesse.

Tout au long de cette course qui se déplace sans se déplacer, il est demandé à l’interprète un abandon dans l’effort. Un abandon qui se répercute dans une variation du jeu dramatique qui devient captivante pour les spectateurs. La performance du danseur-coureur, extrêmement physique et cardiovasculaire, ainsi que l’engagement viscéral dans chacun de ses pas est au cœur même du projet.

Dès le départ, les paramètres sont intuitivement compris. Il est tacitement convenu que la palette des choix de mouvements possibles sur le tapis roulant est limitée. Le coureur devra s’en tenir à la course, avec simplicité, tout en ayant des possibilités de varier démarches et postures.

Ce qui influence la manière de courir et la cadence des foulées, c’est la répétition, c’est la longueur de l’exercice, c’est la fatigue qui mine l’effort. Comme dans n’importe quel marathon, le coureur doit mobiliser et solliciter différentes parties de son corps pour l’aider à avancer. Il doit renouveler ses moteurs de propulsion et jouer avec les résistances qu’il rencontre. Trouver sans cesse de nouveaux élans et réguler certains changements de vitesse.

Il s’aidera parfois de jeux d’épaules… ses pas deviendront plus ou moins serrés… il trouvera la manière la plus efficace d’utiliser ses bras. Il permettra à sa ligne de course de devenir erratique. Il laissera parfois ses pas devenir plus marqués, plus lourds et bruyants. Si plus efficace pour un temps, ses pas se croiseront.

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L’imaginaire aidera aussi le coureur dans sa tâche de concentration, car il doit maintenir la dynamique du déplacement. Rester agile et efficace. S’adapter sans cesse. Éventuellement, la course se transformera en jeu et quelques personnages apparaitront : homme d’affaire, gazelle et autres animaux. Le déplacement pourra parfois devenir plus caricatural, voire clownesque.

Trois éléments de production sont très réussis. Les éclairages (Erwann Bernard) et les projections vidéo (images mouvantes plus ou moins abstraites de Joel Morin-Ben Abdallah) permettent l’établissement de différentes ambiances et niveaux de lecture. De plus, le jeu d’obstacles vécu par le coureur se retrouve souvent soutenu par l’ambiance musicale. Créée aussi par Jacques Poulin-Denis, celle-ci est très variée. Les rythmes et ambiances se suivent de manière efficace, contenant parfois même des encouragements de la foule et un certain discours qu’on peut supposer être le discours intérieur du danseur, amenant une dimension poétique et transposant la course vers une construction identitaire du coureur.

Le produit scénique est exigeant pour le danseur, mais le ton général reste assez léger et des pointes d’humour font parfois surface. « Sans hésitation ou presque, le danseur s’adapte. Il répond aux commandes, persévère dans l’épuisement, sans raison apparente. En fait, c’est plutôt l’idée qu’il s’acharne à courir, mais sur place, qui montre l’absurdité de la situation dans laquelle il est. Situation qui, par le fait même, est peut-être la nôtre également. » Source : Cristina Birri, La bible urbaine. 

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Le chorégraphe

Jacques Poulin-Denis est actif depuis près de quinze ans dans de multiples projets (qu’il génère ou auxquels il participe). Des projets qui font éclater les frontières entre danse, musique et activités théâtrales. Sous la bannière de Grand Poney, compagnie d’art interdisciplinaire fondée en 2009, il a créé une douzaine d’œuvres scéniques, chorégraphiques ou performatives. Son travail a été présenté à travers le Canada, aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Sa vision humaniste et son regard imaginatif produisent le plus souvent des œuvres présentant un côté sérieux mais qui reste léger. Les personnages mis en scène dans ses spectacles et performances (lui-même ou d’autres interprètes) savent allier leur vulnérabilité avec leurs forces individuelles dans une puissance indéniable.

Après avoir présenté dans la saison 2016-2017 de La Rotonde Very Gently Crumbling au MNBAQ, le chorégraphe a travaillé plusieurs mois sur les possibilités offertes par ce tapis roulant créé spécifiquement pour la recherche artistique. Les recherches portaient sur les limites spatiales à apprivoiser ainsi que sur la compréhension générale des relations à établir entre le danseur et la machine. « Jacques Poulin-Denis est donc passé par plusieurs stades avant d’en arriver à cette première version finale. Plusieurs périodes d’essais se sont succédé, ainsi que des résidences avec différents interprètes… Running Piece fut même un trio pendant un certain temps avant de revenir au solo, qui amène une autre portée pour le spectateur. » Source : Jeanne Hourez.

Le danseur montréalais Manuel Roque a été le premier interprète de Running Piece lors de la création du solo. Sa performance très physique a été remarquée : « On assiste alors à une traversée d’une multitude d’états, (le danseur) jouant avec la variation de ses enjambées, plus amples d’abord, étriquées et entrecroisées ensuite. Ses épaules un instant se haussent, ses bras deviennent ballants et sur son visage essoufflé se lit une expression de frénésie mêlée d’urgence. Puis cette figure s’évanouit pour en laisser émerger une autre. Et ainsi de suite, l’imaginaire du spectateur vogue d’un personnage à un autre. » Source :  Mélanie Carpentier, Le Devoir.     

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L’interprète

Le danseur de Québec Fabien Piché, diplômé en 2010 du programme de formation supérieure en danse contemporaine de L’École de danse de Québec, offert en collaboration avec le Cégep de Sainte-Foy, devient le deuxième interprète de Running Piece. Souvent vu dans les spectacles présentés par La Rotonde, autant dans des chorégraphie d’Harold Rhéaume, de Karine Ledoyen ou  de Mario Veillette que dans les spectacles de Théâtre Rude Ingénierie, sa danse toujours très incarnée et sensible sera cette fois au service de cette chorégraphie exigeante. On le retrouvera d’ailleurs plus tard en saison, parmi les interprètes de Gratter la pénombre de Alan Lake Factori(e).

Dans cette chorégraphie, le travail de partenaire se fait avec une machine qui est maître du jeu. L’interprète doit apprendre à s’incliner devant les impératifs et les contraintes de celle-ci en plus d’apprivoiser ses propres mouvements.  « Parmi les contraintes de la pièce, au-delà d’un travail du cardio poussé, l’interprète doit faire face à l’interaction et la relation nouvelle entreprise avec une machine qui est sa seule partenaire et qui ne s’arrête pas ». Source : Jeanne Hourez.

 

Les collaborateurs

À la chorégraphie, la réalisation et la création musicale :  Jacques Poulin-Denis
À l’interprétation : Fabien Piché
Aux besognes électroniques : Samuel Saint-Aubin
Aux conseils chorégraphiques :  Sophie Corriveau
À la dramaturgie :  Gabriel Charlebois Plante
Aux éclairages :  Erwann Bernard
À la direction technique :  Olivier Chopinet
Aux costumes :  Marilène Bastien
À la création vidéo :  Joel Morin-Ben Abdallah
À la conception du tapis : Omnifab

 

Les liens externes

Le site de la compagnie Grand Poney, la page Facebook et le canal Vimeo.

Crédits photos : Dominique T. Skoltz

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