Manuel Roque : Sautez dans la danse | Article | Voir

Publié le 14 janvier 2019 par Laurence Bégin

2.bang bang with Manuel Roque_photo Marilène Bastien

Le passage de Manuel Roque au Festival TransAmériques en 2017 a été applaudi et lui a valu deux prestigieux prix pour sa création bang bang, une partition solo éclatée qui fera trembler les planches de la Salle Multi en janvier.

C’est une œuvre qui force l’admiration. Sur une scène dépouillée de tout décor, un seul danseur. Ses jambes montent, descendent. Montent, descendent. Il est constamment en mouvement. Son rythme est saccadé, répétitif, athlétique. Pendant longtemps, il saute, saute, saute, jusqu’à ce qu’il se mette à tournoyer, que la brume se lève et qu’il disparaisse – au sens figuré. Une pause salutaire avant la reprise des sautillements, avant la chute où le performeur se glisse dans une transe lente, hypnotique, tandis que la lumière crue fait place à la noirceur absolue.

On comprend que bang bang soit décrite comme un «objet scénique pour soliste kamikaze». On pourrait croire que c’est une épreuve, une forme de torture pour Manuel Roque, seul figurant de cette proposition insolite et cérébrale qui, au départ, devait comporter trois danseurs. «La partition était tellement physiquement difficile qu’il y avait des risques de blessures», dépeint celui qui a également chorégraphié l’œuvre. «Je n’arrivais pas, comme créateur, à enlever la difficulté de la partition pour accéder à autre chose. Et en même temps, comme être humain, j’étais très mal à l’aise éthiquement à l’idée d’imposer cette partition-là sur d’autres corps.»

Cosmologie 101

bang bang est née d’un long processus. Après avoir visionné plusieurs documentaires scientifiques, Manuel Roque a décidé de monter une proposition formelle. Cette dernière s’inspire de certains concepts qui expliquent le Grand Tout. Einstein y fait bonne figure avec sa théorie de la relativité, particulièrement en ce qui concerne ses découvertes sur la gravité. «Je me suis dit qu’à partir de là, j’allais sauter.» La physique quantique, qui décrit le comportement des atomes et des particules, s’invite également dans la partition. «Il y a beaucoup de matières en mouvement, il y a des hasards, des accidents, alors je me suis dit que ça allait bouger beaucoup.» Enfin, la théorie des cordes a rythmé la pièce: exit le comptage habituel en huit temps. «Il y a 11 dimensions, alors je me suis dit que j’allais sauter en 11.»

Cette contrainte mise en place par le chorégraphe requiert des masses de jus de bras pour le performeur. «Créer une partition de sauts pendant 50 minutes comptée en 11, ça crée énormément de problèmes de coordination entre le mental et le physique, ça rentre dans le corps, ça change tout, ça déstabilise énormément.» Un défi que Roque relève avec brio, malgré l’immense degré de complexité. «Ç’a été l’enfer très longtemps! Mais ça faisait aussi partie du projet, de ne pas me faire de cadeau. C’est à propos de ça aussi, de cette combativité-là, et de passer à travers quelque chose de difficile.»

Identité SDF

L’effort physique est colossal pour le danseur, et c’est seulement après cinq minutes de prestation que la sueur perle sur son visage, trempe ses vêtements et éclabousse la scène au passage. Ici, Manuel Roque se dévoile, impudique et authentique, et c’est par cette manifestation de son humanité qu’il brille, en toute vulnérabilité. Jusqu’à vouloir disparaître. «C’est comme un idéal, quasiment impossible à atteindre. Au bout d’un moment, il y a tellement de fatigue, et à continuer à travailler dans cet acharnement-là, il y a quelque chose au niveau de l’ego qui se perd. Ultimement, j’aimerais devenir juste une matière en mouvement, sans identité fixe… Pour moi, la disparition, elle vient de là, faire disparaître tout ce qui serait imposé au niveau de l’ego, au niveau de l’identité, pour rentrer dans des couches un peu plus subtiles, énergétiques, poétiques, que tranquillement le concret disparaisse.»

 

Lire l’article complet de Julie Bouchard, dans le Voir, le 11 janvier 2019.

Photo : Marilène Bastien

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