« Dialogue » : une brillante grammaire des corps | Critique | Le Devoir

Publié le 21 mars 2019 par Laurence Bégin

DSC_1791_ by Chris Randle - Alex Tam, Arash Khakpour, Andrew Haydock, Ralph Escamillan, Tyler Layton-Olson, Nicholas P. Lydiate

Tirant inspiration de sa propre expérience d’immigration au Canada, le chorégraphe chinois Wen Wei Wang se centre sur les nécessaires embûches que les individus migrants rencontrent à vouloir se fondre dans une autre culture et à vouloir adopter une nouvelle langue. Pièce pour cinq interprètes hommes, Dialogue traduit habilement en mouvement les collisions entre différentes visions du monde, ainsi que les sentiments de décalage, parfois d’exclusion et de frustration résultant des barrières linguistiques, entraves à la communication et à se sentir pleinement soi.

Sur scène, règne une ambiance de salle d’attente. Quatre hommes vêtus de noir sur fond noir nous font face, alignés et immobiles sur des chaises. Formant un arc de cercle, chacun leur tour, les danseurs dessinent leurs propres schémas engageant vivement les mains et les bras, avant de se passer le relais comme on se lancerait une balle. Renonçant à une uniformité des corps et des mouvements, le créateur fait cohabiter et dialoguer de multiples bagages chorégraphiques.

Dans les nombreux solos qui s’enchaînent au long de la pièce, les personnalités distinctes des danseurs se trouvent soulignées, comme si c’était plutôt dans leurs expériences personnelles que le chorégraphe puisait une authenticité pour aborder son thème, évoquant notamment l’isolement, l’exclusion et le fait de se heurter au déséquilibre. Sans pour autant être dans la démonstration, les différents langages chorégraphiques des danseurs sont mis en lumière et chacun brille dans sa singularité. Ainsi, s’infiltrent par exemple des inflexions de danses urbaines chez l’un, des codes de performance de genres — sur talons aiguilles, s’il vous plaît ! — chez l’autre. Faisant basculer le plateau austère dans une atmosphère de club par le truchement des éclairages et de la musique, l’identité, en mouvement libre, résiste aux cases dans lesquelles on a tendance à vouloir l’enfermer au quotidien.

Une danse de stripteaseur éclipsant les autres des projecteurs donne place à un défilé où chacun entre en compétition et se vole la vedette sur une chanson d’Elvis crachée par un tourne-disque. Des touches d’humour s’immiscent ça et là, apportant légèreté au propos. Entrent alors en collision différentes façons d’habiter son corps. Ces collisions, montrant la résistance à se jeter dans la mêlée pour faire corps avec les autres, finissent par devenir ludiques, les danseurs adoptant à l’unisson les postures de bataille rappelant les Super Saiyans des animes japonais, en agrémentant le tout de bruitage à la bouche. En duo, cette impression de collision se perpétue alors que le soutien dans les portés vacille en emprise, donnant lieu à d’inédites figures. Comme si une nécessaire aliénation résultait de cette conciliation des corps.

Se fondre dans une nouvelle culture, est-ce nécessairement devenir un autre soi ? Qu’y laisse-t-on et qu’y gagne-t-on ? Ces questions nous viennent à l’esprit alors que la pièce se clôt sur un tango léger, aérien et féminin aux lueurs chatoyantes d’une boule disco. Une touche de kitsch, comme ultime image communiquée par cette grammaire des corps rigoureuse, fougueuse et dynamique signée Wen Wei Wang.

Lire la critique complète de Mélanie Carpentier, dans Le Devoir, le 21 mars 2019.

Photo : Chris Randle

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