Pour : l’épanchement du corps sonore | Critique | JEU

Publié le 6 mars 2019 par Laurence Bégin

1Pour_Photo Daina Ashbee_Interprète Paige Culley

Plongée dans l’obscurité, la salle devient chambre d’écho vibrante sous les sons stridents de l’interprète. Une voix à la fois pure et ébréchée. Quelque chose comme une faille dans le cri primal. Puis dans une lumière crue, aveuglante, elle s’avance vers nous, baignant tout dès lors dans la même dimension. Elle est en jeans, buste nu, immobile. Temps de contemplation de ce corps neutre. Les rondeurs, la couleur, la peau, le souffle lent, le regard flottant. En trame sonore, les grondements abyssaux du corps, parfois traversés de frottements d’archet sur des cordes grincheuses. Dans la pureté du moment, on anticipe des zones corporelles en rupture d’harmonie.

Pour, qu’il faut lire en anglais pour « l’écoulement des fluides », est une chorégraphie en trois temps sur l’ajustement du corps à la douleur, à l’angoisse, à la souffrance exaltée. Il y a la manifestation de soi à travers les vibrations sonores pour prendre possession de ce « corps-son » exploré ailleurs dans la poésie sonore et la performance. Il y a ce « corps-matériau », matière malléable à la fois brute et esthétisée par la charge expressive des muscles, de la « sanguinité » de la peau, de la vigueur fragile des tendons.

Corps-matériau et corps-son

Ainsi, le corps existe d’abord par la voix, car « la pensée se fait dans la bouche » comme l’énonçait Tristan Tzara. Cette prémisse acceptée, Paige Culley nous invite ensuite dans sa nudité par un dépouillement progressif, lent, calculé, se dépouillant en même temps de toute interprétation ; érotisme neutralisé. Transcendant en quelque sorte la strate du désir, Culley, pour abolir tout sous-entendu, pose sa chair dans la sphère de l’observation. Nous partageons son souffle, le sautillement d’un muscle, la reptation arrondie au sol, les contractions et extensions, le repli du corps sur lui-même et son expansion sur la surface rugueuse de styromousse badigeonnée d’huile mêlée d’eau. Dans les mouvements appuyés du corps entier, les images surgissent qui sont des bêtes marines, des sirènes, des oiseaux qui s’envolent en ondulant.

Le corps-matériau se transforme en instrument percussif : avec les coudes, avec les fesses, avec le ventre, et surtout avec la cage thoracique qui émet les sons propulsés par le diaphragme, les poumons, la gorge. Renvoi tacite aux menstruations. Tous les mystères logent dans notre chair, il faut y plonger pour qu’ils deviennent véhicules de vie. Les cris stridents du début retrouvent leur écho dans la parole borborygme présémantique de la fin. C’est une expulsion sonore du sang menstruel, où la ménorragie (peut-être) obstrue le souffle, alors que la chair retrouve lentement sa consistance. Le corps peut maintenant s’envoler, léger et ondulant dans la stridence originelle du commencement.

Quelques images font directement référence au sang menstruel : assisse en squat au début dardant son regard sur son bas-ventre, plus tard battant la scène avec son abdomen dans une mare d’huile et d’eau devenue visqueuse sous la chair. Mais en éliminant le sang réel du projet initial, Pour s’éloigne du strict rapport au cycle menstruel. Cela permet de transposer les allusions vers ce que Ashbee nomme le corps neutre. Le public peut ressentir et s’approprier les tensions corporelles, les angoisses, les délivrances, la légèreté et la dureté de la physique… implacable. Le langage devient vibratoire, l’expérience esthétique incarnée dans un lien direct avec la performeuse dont aucun des gestes n’est virtuose. Nous pouvons par ce biais nous glisser dans ce corps pour en ressentir les joies et les peines, les douleurs et les soulagements. La distance et l’intimité avec le public s’entrelacent pour une complicité de tous les instants. Le souci de Culley de ne pas éveiller la crainte et la compassion du public envers elle fonctionne parfaitement : nous pouvons basculer dans la métaphore. L’apaisement est au cœur du processus dans toute sa férocité et sa véracité. Quelle étonnante soirée sur la puissante fragilité des humains !

 

Lire la critique complète de Alain-Martin Richard, dans JEU Revue de théâtre, le 5 mars 2019.

Photo : Daina Ashbee

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