Magnetikae : Flamenco brise-glace | Critique | Revue JEU

Publié le 20 novembre 2019 par Laurence Bégin

Magnetikae, par Claudia Chan Tak

Un flamenco sur banquise, voilà ce que nous propose La Otra Orilla, compagnie montréalaise fondée en 2006 par la danseuse Myriam Allard et le chanteur Hedi Graja. Magnetikae saura satisfaire les aficionados comme les curieux de cette danse traditionnelle espagnole, ici revisitée à la sauce contemporaine par le duo.

L’idée a de quoi surprendre. Flamenco rime généralement avec chaleur, sensualité et couleur. Ici, les codes s’inversent : tout est blanc, synthétique et froid. À travers les hurlements du vent, dans la pénombre de ce qui ressemble à une aube (ou à un crépuscule) de l’humanité, la vie et le rythme, d’abord vacillants, percent peu à peu le silence et l’immobilité. Bientôt, un personnage tout de blanc vêtu émerge du pergélisol. Ses gestes, empesés par la rigidité du gel, se fluidifient et s’amplifient progressivement. Appuyée par deux musiciens (le multi-instrumentiste Guillaume Rivard et le percussionniste Miguel Medina), la danseuse Myriam Allard fend la banquise de ses coups de talons alors que le puissant baryton-basse Hedi Graja provoque l’effondrement des glaciers en arrière-plan.

Avec cette nouvelle proposition, La Otra Orilla continue d’investir cette forme traditionnelle andalouse d’éléments plus actuels, dans une démarche très contemporaine. En guise d’éventail, de robe à volants, de châle et de chaussures, Magnetikae nous offre plutôt un chapeau de fourrure, une grande bâche de plastique blanche, une peau de phoque et (occasionnellement) un patin à glace. La gestuelle flamenca est conservée et différents styles sont présentés à travers la pièce. On passe par divers états : la mélancolie, le désespoir, la fête, le combat, la dérision… le bouillonnement de la vie, en somme, posé comme barrière contre la force implacable du froid.

La musique occupe une place centrale, comme il se doit en flamenco. Particularité notable : la guitare, instrument pourtant fondamental de cette tradition, est entièrement évacuée au profit d’un synthétiseur et de percussions électroniques présents sur la scène. La musique en direct (échantillonnage, sonorités de thérémine et de scie musicale) se double d’une trame sonore sous-jacente, imitant le bruit du vent et de la neige. Les bâches de plastique qui constituent le décor y ajoutent un froissement rappelant le son de la glace qui craque. Cet environnement musical étonnant, aux tonalités froides, d’une grande beauté, rend l’ensemble de la production très homogène. Le pari était risqué, mais il est réussi.

 

Lire la critique complète de Philippe Mangerel, dans la revue JEU, le 20 novembre 2019.

Photo : Claudia Chan Tak

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