La Rotonde
À bras le corps Complexe des genres de Virginie Brunelle

À bras le corps Complexe des genres de Virginie Brunelle

09 septembre 2011

Présenté par le théâtre La Chapelle en septembre 2011

Article de Marion Gerbier, paru dans DFDanse, le 9 septembre 2011

À l’écart des cœurs sensibles, Virginie Brunelle ouvre les cuisses de ses interprètes (et la saison) sur un bras de fer avec la nécessité d’être : celle de se construire et foutrement déconstruire à tout bout de champ. Une pièce mystérieusement désemparante.

« La vie est une tragédie. Prends-la à bras le corps. » conseillait feue Anjezë Gonxhe Bojaxhiu, dite Mère Teresa (oui oui). Si l’expression invite à une certaine brutalité physique, elle évoque moins la violence que la plénitude de l’embrassade, une dévotion à la fatalité d’être, et par le fait-même un abandon musclé à la chair faible, au désir de se sentir exister. Aussi les empoignades sont au rendez-vous dans cette dernière création de Virginie Brunelle. Ses six interprètes (Isabelle Arcand, Luc Bouchard-Boissonneault, Sophie Breton, Claudine Hébert, Simon-Xavier Lefebvre, Frédéric Tavernini) se percutent constamment et s’enlacent subrepticement, se frappent s’esquivent se confrontent, claquent au sol et tentent de s’envoler en toupies mais retombent. La tragédie dans tout cela ? C’est de courir à sa perte volontairement, pour le seul espoir de ressentir pleinement. C’est d’arriver à s’accepter dans ce combat éperdu et redondant, contre soi et l’autre à la fois.

Il faut partir de l’introduction qui concentre les principaux éléments du spectacle. Sur le Requiem de Mozart se débattent les nuques de danseuses en tulle et seins nus de dos, à cheval sur leurs partenaires couchés dont les jambes allongées transforment les couples en un corps bizarrement articulé à l’envers. L’image évoque des mi-dieux mi-bêtes de Marie Chouinard comme Körper de Sasha Waltz, et la trame de corps dominé par ses pulsions animales et mystiques est posée. Durant toute la pièce, ces airs trop connus et construits pour renverser d’émotion s’enchaîneront, imposant un tempo souvent frénétique à la danse, par courts moments éreinté et vaincu. La couleur est annoncée également quant au thème, bien qu’il demeure non tranché : Complexe des genres en appelle à la complexité de se définir soi, dans le carcan social et atemporel du genre masculin ou féminin, et de tenir son rôle devant l’autre (sexe opposé) ; aussi au complexe personnel d’affirmation de son sexe et sa personnalité. La chorégraphie sera physique voire acrobatique, à la recherche d’un calme ou équilibre qu’elle ne trouvera que difficilement, ou pas. Quant à la scénographie, nue et pourtant plastique, elle tiendra à quelques éclairages par halos nets et pourpres au sol façon intérieur IKÉA, propres et relativement branchés.

Sur le plan de l’interprétation il n’y a absolument rien à redire. (Quelques plans sont plutôt inspirés, tels que les hommes-algues, ou les portés maladroits d’hommes mous par femmes de tête. Tout souvent étiré.) Sur la musique on regrette peut-être la non-recherche du côté de compositions secondaires ou spécifiques, mais les airs bateaux colligés ont justement leur mot à dire : après des générations de réflexion sur l’égalité des sexes et la répartition des rôles sociaux, après chaque nouvelle histoire qui foire et jette à terre à nouveau, tout recommence irrémédiablement et (presque) de la même façon. On promet de rester sagement éteint, mais on s’émèche, on s’enflamme, on se consume et crame jusqu’au dernier renégat d’estime, puis de cendres et poussière on renaît vers de nouvelles bêtises légèrement teintées d’expérience mais innovant toujours dans l’erreur à venir. Tout cela justifié par un calcul bien simple : que devant l’extinction – synonyme de mort et incontrôlable – la seule liberté de chacun revient à se savoir d’une part vivant, et d’autre part à se le prouver et le clamer, à risquer le diable à tout moment pour optimiser cette sensation d’exister et le pouvoir d’en décider.

Très tôt au cours de la pièce, ça se noue au niveau des tripes : quelque chose s’y passe d’assez inexplicable, et qui vraisemblablement dépasse l’ambition de la création. Si le propos est assez flou sur sa prise de position dans le combat des genres, si le discours est mêlé entre le « je » et le « nous », si les tableaux se succèdent sans progression claire, et si les images mixent les genres (du geste quotidien de prise de tête à des mouvements beaucoup plus abstraits et stroboscopiques), étrangement la pièce y gagne en clarté. Car partant de ces éléments brouillons et oscillants, elle s’adresse au public non pas sur le mode de l’anecdote et de l’histoire en particulier, mais sur celui de l’universalité et de l’Histoire. Les interprètes se déchaînent contre eux-mêmes et l’autre en face, sans vraiment arriver à se défaire de cette toile d’araignée qui les colle. Comme s’ils retombaient inéluctablement dans des patterns haïs, et que le reflexe de s’en distancer était lui-même caractéristique d’un autre pattern, inverse. On ne s’en sort pas du dilemme, mais ce n’est pas la pièce qui s’en ressent inutile ni vaine, sinon le spectateur lui-même dans sa condition d’humain. Ouf ! l’intensité de l’immédiat sauve la mise, le désir l’envie la jouissance de (se) réaliser subornent tout le reste de douleur tracas et essoufflement futurs.

Et quand un peu de tendresse (enfin ! bordel de merde) s’immisce en finale, c’est sous un mitraillage d’avions en papier de toutes parts qui semble la rendre dérisoire, ou factice genre série B. Comme de se payer un bon gros navet sentimental ou d’action, en sachant à quoi s’en tenir et sortant comblé de la recette appliquée à la lettre. Bien c’est à cela qu’ici se résume la vie : alterner drames et idylles au seul plaisir d’y croire bien que se sachant bluffé. La puissance du dévouement aveugle pour quelque chose de consciemment faux. Finalement la religion est effectivement présente et Madame Thérèse pas si loin…

Source : DFDanse Marion Gerbier

La Rotonde présentera Complexe des genres les 18, 19 et 20 octobre 2012 à Méduse – Salle Multi

 

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