La Rotonde
Trois paysages : grisante envolée

Trois paysages : grisante envolée

12 avril 2013

Article de Josianne Desloges paru dans Le Soleil, le jeudi 11 avril 2013

«(Québec) Trois paysages de Karine Ledoyen est un grand tourbillon d’air vif, dansant, traversé par un flot d’images lentes et magnifiques. La simplicité de la proposition, ses noeuds et ses envolées bercent l’âme et donnent de petits vertiges au creux de la poitrine.

La sensation ressemble à celle de ces soirées d’automne où le vent se lève et emporte tout, grisant, intransigeant, époustouflant. C’est lent à décoller. C’est voulu.

Pour que l’envolée ait lieu, il faut qu’elle soit précédée de gestes qui s’enroulent, s’enlisent, s’empêtrent, recommencent. Puis Sarah Harton, à l’issue d’un solo graduellement appuyé par Fabien Piché puis par Ariane Voineau, s’envole alors que la machine scénographique de Patrick Saint-Denis s’éveille.

Son mur d’air, fait de feuilles de papier et de microventilateurs, est un large serpent à plumes que la lumière caresse et traverse pour créer des ombres au sol, des effets trompe-l’oeil, des respirations magnifiques. Sa musique, elle, souffle inlassablement et s’hybride à quelques paroles mécaniques alors que les cinq interprètes (aux trois mentionnés plus haut s’ajoute Ève Rousseau-Cyr et un spectateur choisi avant la représentation) virevoltent comme des électrons libres.

Quelle fructueuse idée de la chorégraphe Karine Ledoyen d’intégrer tout en douceur un spectateur, personnage malhabile et vulnérable qui doit totalement lâcher prise et se laisser guider par des directives dans des écouteurs. Ses yeux deviennent d’abord élément de décor, grâce à une caméra, puis tout son corps entre dans l’action pour une valse délicate et touchante avec Harton et le mur de vent, qui se love autour du couple impromptu.

On reconnaît la touche du collectif anglais Gob Squad, qui a inspiré et formé Alexandre Fecteau, qui cosigne la mise en scène. L’intégration du spectateur n’est plus décorative, mais émotive, et ressemble plus à une étreinte qu’à un déracinement.

Le spectateur se fond aux danseurs, qui semblent vêtus de leurs vêtements de tous les jours (jeans et chandail), mais arborent des chaussettes colorées. Ce choix les accroche au quotidien, alors que des costumes plus près du corps auraient davantage souligné leurs envolées. Disons que sans déranger réellement la fluidité des mouvements, cette décision laisse un peu perplexe.

Le dernier tableau se déploie en une série de chutes de plus en plus amples sur une bande sonore grondante qui rappelle les avalanches de pierres. Voineau et Piché, en duo, nous emportent dans une danse millénaire. Impossible de ne pas sourire devant l’épilogue charmant et miraculeux où les bonshommes à tête de ballon que Ledoyen avait utilisés dans Air envahissent la scène pour aller se blottir devant le mur de feuilles, petits spectateurs dont l’aspect et les mouvements reflètent tout à fait le sentiment qui nous habite.

L’heure est au bonheur.

Note: Trois paysages est à nouveau présenté jeudi et vendredi à la salle Multi de Méduse.»

Source: Le Soleil, Josianne Desloges

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