Chroniques du regard 2015-2016 – Bagne Recréation par Pierre-Paul Savoie et Jeff Hall

Publié le 2 décembre 2015 par Mario Veillette

Photo ©RollineLaporte

Bagne Recréation, c’est une excellente initiation à la danse contemporaine et, en même temps, la chance de (re)voir une chorégraphie importante du patrimoine récent de la danse québécoise.

Bagne Recréation, c’est pour vous si vous désirez voir un spectacle aux thèmes universels et touchants, tout en émotions intenses et réelles portées par le corps vivant d’interprètes athlétiques.

Bagne Recréation, c’est pour vous qui aimez être transportés dans un univers grave mais facilement accessible.

Le spectacle Bagne Recréation est une œuvre chorégraphique et théâtrale de Pierre-Paul Savoie et Jeff Hall de style « danse moderne » qui présente des personnages facilement identifiables, des individus que l’on accompagne, grâce à une narrativité très claire, dans leurs recherches d’affirmation de soi et dans la recherche de leurs places dans la société. La société étant ici limitée à un univers carcéral très bien illustré grâce à une scénographie riche et ingénieuse habitée uniquement par deux personnages.

À la création du spectacle en 1993, les deux personnages étaient dansés par les chorégraphes-interprètes Pierre-Paul Savoie et Jeff Hall, tous deux issus du programme de danse de l’Université Concordia de Montréal. Pour la « re-création » de 2015, les chorégraphes ont fait appel à deux jeunes interprètes issus du même programme de formation et qui sont aussi à l’aise dans la danse que dans le jeu dramatique: Milan Panet Gigon et Lael Stellick« Les interprètes, de réels acrobates, escaladent la prison, tentent d’observer le monde extérieur — nous — de tous les angles. La tête en bas, suspendu, accroché par les mains, le corps est solide, vivant et éloquent. » Source: Elise Boileau.

Ces deux nouvelles incarnations des personnages incarcérés dans le magnifique décor de Bernard Lagacé (scénographie gagnante d’un prix Bessie lors de la création du spectacle) ont pu bénéficier de beaucoup plus qu’une reprise du spectacle. Ils ont pu participer à une importante mise à jour du spectacle, mettant à contribution leurs propres expériences de vie ainsi que leurs sensibilités artistiques tout en gardant l’essence du propos: « As they grapple and separate, or crawl through each other’s dreams, the line between social being and human animal gets very thin. Their movements alone or together are so many assertions of frustrated power by those who lack the power to leave the room. When they fling themselves at the fence, clinging there like startled insects, you feel that there’s nothing left in their world but the desire to escape.» Source: Robert Everett Green.

Le travail de recréation VS la reprise d’une œuvre

Faisant partie des événements de rétrospective des 25 ans de compagnie PPS danse, le retour sur scène de Bagne en est l’un des points marquants. Cette œuvre, majeure pour la compagnie et importante dans le paysage québécois de la danse contemporaine depuis sa création, a été dansée plus de 115 fois, ici et ailleurs, dans ses deux incarnations précédentes : celle des créateurs originaux (version 1993) et celle de la distribution féminine (version 1998 avec Sarah Williams et Carole Courtois).

Sur le site DfDanse, Pierre-Paul Savoie détaille son approche de la reconstruction de Bagne, qu’il préfère nommer « re-création ». Pour lui, l’important était de repartir des thèmes et prémisses de l’œuvre originale mais surtout de pouvoir éclater à partir de ceux-ci tout en trouvant une manière d’intégrer la personnalité et la sensibilité des jeunes interprètes participants au projet. « Les chorégraphies ont été réactualisées par Hall et Savoie. On y retrouve encore la danse-théâtre de la version originale, mais beaucoup plus vigoureuse, acrobatique, assez proche de l’univers du cirque actuel. Peu de danse au sol, mais beaucoup de sauts dans l’espace, de suspensions par les bras et les jambes, de duos où chacun s’agrippe au corps de l’autre. » Source: Luc Boulanger, La Presse.

L’actualisation de l’œuvre a bien sûr été menée dans la cage originelle, qui continue d’être le troisième partenaire de la chorégraphie. Cette structure métallique faite de barrières, de couchettes et de passages au-dessus de la scène est beaucoup plus qu’un décor. Les danseurs s’y suspendent autant qu’ils s’y confrontent. Ils la brassent et la font résonner pour évacuer drames et frustrations. Exploités au maximum de leurs potentiels et selon les sections chorégraphiques, les différents éléments évolutifs de la cage servent d’appuis ou de frontières (entre les deux interprètes, leurs cellules et leur cour intérieure, tout comme entre eux et nous: le public).

Les relations entre les deux personnages prennent aussi de nouvelles teintes. « Cette promiscuité virile était plutôt avant-gardiste dans les années 1990 où l’on mettait peu en scène des rapprochements aussi intimes entre deux hommes. Bagne possède pourtant une portée universelle qui dépasse les frontières de l’homosexualité pour rappeler les démons intérieurs de chacun et notre soif de liberté dans un monde oppressant. » Source: Marie-Pier Gagnon, La Vitrine. Dans le processus de re-création, les artistes impliqués sont allés beaucoup plus loin que dans la version originale ou dans celle des filles. La vingtaine d’années séparant l’original de la nouvelle version a permis d’aborder l’œuvre sous une nouvelle perspective, d’y apporter d’autres références et des propositions nouvelles, intégrant même de nouveaux types de relations de travail entre chorégraphes et interprètes.

Les chorégraphes étant « sortis » de la chorégraphie, ils ont pu en analyser autrement la dramaturgie, revoir de l’extérieur les transitions alternant entre scènes de violence et scènes plus en douceur et recevoir en tant que public l’impact de la bande sonore, qui a aussi été renouvelée.

La valorisation du patrimoine

La recréation de Bagne et son retour sur le marché est tout à fait cohérente avec une préoccupation récente du milieu de la danse québécoise concernant la relation entretenue avec le patrimoine artistique de la danse contemporaine au Québec. Le Regroupement Québécois de la Danse (RQD) a d’ailleurs priorisé deux projets dans le programme du Plan directeur de la danse professionnelle au Québec 2011-2021: 1.- La Toile-mémoire de la danse au Québec [1895-2000] (que l’on peut voir dans l’exposition Corps rebelles au Musée de la Civilisation jusqu’au mois d’avril 2016) et 2.- une étude sur « L’état des lieux du patrimoine en danse ».

Des actions visant les mêmes buts de sauvegarde et de valorisation du patrimoine se retrouvent aussi sur le site de la fondation Jean-Pierre Perreault qui nous offre présentement l’activité Danser Joe à l’exposition Corps rebelles du Musée de la civilisation. Les archivistes d’ici et d’ailleurs s’intéressent aussi au patrimoine culturel de la danse dans le cadre de reconstruction, reproduction, relecture ou réinterprétation qui peuvent être réalisés dans n’importe quel format artistique et documentaire, comme une lecture, une performance, une exposition, un film, un projet en ligne, une publication, etc.

En marge du spectacle Bagne, vous pouvez retourner aux chroniques du regard accompagnant les spectacles de Pierre-Paul Savoie récemment présentés à Québec: Danse Lhasa Danse et Les Chaises.

Vous pouvez aussi prendre contact avec l’univers carcéral tel que présenté dans les séries télévisées OzWentworthPrison BreakOrange is The New Black ou Unité 9.

Pour prendre contact avec l’univers carcéral tel que présenté dans les films américains, allez vers 10 films qui se passent dans une prison à voir absolumentTop 20 Prison Movies (part 1) et (part 2), TOP 10 Prison Movies 21th Century ou Top 5 Prison Movies Of All TimePour les films québécois: Le party (1990) et Histoire de Pen (2002).

Pour une entrevue plus sérieuse qui parle du ridicule de la réalité de certaines peines minimales aux USA, voir un extrait de l’émission Last Week Tonight de John Oliver.

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