La Rotonde
Analogies – Heart as Arena

Analogies – Heart as Arena

30 mai 2012

Article de François Dufort, paru sur DF Danse, le 30 mai 2012

Dana Gingras et ses interprètes nous ont livrés hier une création qui modulait autant les fréquences radiophoniques que les corps dansants.

Quel étrange animal que Heart As Arena de Dana Gingras, oeuvre complexe non linéaire ayant pour sujet la difficulté de communiquer (dans un but amoureux) à l’ère de l’hyper connectivité. Très théâtrale et dotée d’un propos clair, la pièce se lit avec facilité, pourtant, il s’agit aussi chorégraphiquement d’une proposition ardue (pour ses interprètes) et riche au niveau du contenu.

Pour une mise en contexte, lisez notre article préliminaire à propos de cette création.

La scéno de l’œuvre est simple des radios de facture vieillotte sont suspendues au-dessus de la scène en un cercle parfait, mais ce cercle est un peu penché vers l’arrière ce qui, visuellement, des gradins, lui donne l’aspect d’une ellipse. C’est l’arène de Gingras. En amorce de pièce de ce quintette, les interprètes évoluent vêtus de costumes colorés vaguement rétro, talons aiguilles pour les danseuses. Ils manipulent des radios portatives tentant de capter des fréquences audios que leurs corps modulent par leurs déplacements, avant, arrière. La table est mise. À partir de là, on tombe dans le domaine des analogies. Tout ce qui relève du monde radiophonique est appliqué aux corps et au langage chorégraphique. Modulation de fréquences, bandes radio, bruits blancs, parasites, syntonisation. Tout y passe.

Ces corps radios nous donnent parfois l’impression d’êtres des animatroniques dont la programmation est remplie d’erreurs. Imaginez que vous cherchez une station radio sur un transistor,vous passez rapidement au travers de la bande, vous entendez brièvement toutes sortes de bruits divers, dans certaines sections c’est littéralement appliqué à la danse. Ce qui donne une gestuelle qui fonctionne par saccades. Courte phrase, pause, courte phrase… Chaque fois, cette phrase change puisque le bruit entendu n’est jamais le même. C’est assez étrange comme résultat, et on l’imagine cela a dû faire énormément de phrasé à assimiler pour les danseurs. Cette manière de faire est aussi appliquée dans des sections où la trame sonore laisse entendre des musiques traditionnelles rétro de nombreux pays. Ces sections sont porteuses d’un humour auquel la chorégraphe ne nous a pas habitués par le passé.

D’autres sections sont plus classiques, travail au sol plus simple, une simplicité qui étonne un peu quand elles se présentent, comme un coq à l’âne. D’autres encore, allient les deux genres, ces sections sont aux services d’une théâtralité bien agréable. D’autres, sont d’une facture plutôt cinématographique porteuse d’une atmosphère qui interpelle, on sais ce qui se passe, mais pas à quelle époque ça se passe ni où. J’ai eu une pensée pour Jean-Pierre Perreault durant une de ces sections, les œuvres de ce dernier me donnaient souvent cette impression.

Un peu de tristesse se dégage aussi de l’œuvre à force de regarder ces personnages qui font des pieds et des mains pour se faire entendre de l’autre, sans y parvenir, quand tout le monde parle personne n’écoute…

Il y a beaucoup de contenu dans cette création qui comporte peu de passage à vide. Beau travail d’interprétation aussi de la part des interprètes qui possèdent bien leur matière. Superbe prestation de Sarah Doucet qui fait office de chien dans le jeu de quille face aux quatre autres interprètes, deux hommes, deux femmes, qui eux, font office de couples qui n’arrivent pas à êtres des couples.

Au final, beaucoup à voir et à entendre (superbe création sonore de l’artiste audio Anna Friz) dans Heart As Arena. Bémols ? Quelques petites longueurs ça et là, longueurs qu’on oublie rapidement tant cette création module… Étrangement, durant tout le spectacle, il y avait quelque chose qui me chiffonnait, comme un manque, c’est plus tard en soirée que j’ai mis le doigt dessus, cette pièce aurait pu aussi être accompagnée d’une narration en voix off par moment, pas pour éclaircir le propos, seulement pour l’enrichir, c’est le type de pièce qui se prête bien à la chose.

Source : DF Danse, François Dufort