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Arielle et Sonia ont pu le confirmer | Critique d’Olivier Arteau-Gauthier

Arielle et Sonia ont pu le confirmer | Critique d’Olivier Arteau-Gauthier

01 décembre 2014

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Olivier Arteau-Gauthier nous parle de « la richesse du spectacle » de Femmes-bustes + Les femmes de la Lune Rouge. Voici sa critique!

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Œuvrant dans le milieu de la danse à Québec depuis un bon nombre d’années, les interprètes Arielle Warnke St-Pierre et Sonia Montminy nous offrent un chassé-croisé féminin qui allie des influences mythologiques grecques et japonaises. Les deux œuvres chorégraphiques de la compagnie Arielle et Sonia sont inspirées d’expositions présentées au Musée de la civilisation, où elles ont éprouvé plusieurs duos chorégraphiques depuis 2004.

Rue St-Vallier. 21h26. Vent froid sur corps chaud. Il me vient alors une citation de Nijinski parue dans Cahier : « Je suis un philosophe qui ne pense pas. Je suis un philosophe qui ressent. […] Je ne suis pas une invention. Je suis la vie.»

Il ne peut exister de voix sans corps mais il existe inévitablement un corps sans voix.

Arielle et Sonia ont pu nous le confirmer.

Les femmes de la Lune Rouge, chorégraphié par Annie Gagnon, nous plonge dans une oeuvre à la fois brute, physique, intime et silencieuse. En constante symbiose, les interprètes émanent une forte complicité et joignent des qualités physiques qui leur sont propres ; Sonia brille par sa force et sa sobriété tandis que Arielle se meut dans un corps désarticulé et fragile. Le tableau dynamique exécuté dans une synchronicité enivrante, est l’un des moments forts de ce spectacle. Les corps, soumis à une gestuelle au sol plutôt impulsive, témoignent d’une force qui les élève au-delà d’elles-mêmes. Suite à cette séquence chorégraphique variée et puissante, la finale nous laisse toutefois sur notre faim. Un morceau de corde rouge déposé au sol depuis le début du spectacle est alors utilisé afin d’enrubanner le visage de Montminy. Quoique intrigante, l’image amoindrit les états de corps qui semblaient plus évocateur que l’image suggérée. L’empathie kinesthésique du spectateur, avivée par la fatigue des interprètes aurait été plus efficace dans une finale plus modeste.

Femmes-bustes nous saisit dès les premières secondes. D’entrée de jeu, Sonia Montminy s’avance sur scène dans un large manteau qui camouflera son identité. Soumise aux spasmes, elle suscite en nous une impossibilité d’agir, conquis par le regard obéissant de Arielle Warnke St-Pierre. Après un long moment, elles se rencontrent et s’adonnent à un jeu de rôle intrigant et très évocateur stimulé par la présence de costumes, de gâteau, de cothurnes et de masques géants tous issus d’une culture propre au théâtre grec. L’influence de la performance est marquant dans cette oeuvre signée par les chorégraphes grecs Jozef Frucek et Linda Kapetanea de Rootlessroot ; debout sur des cothurnes, Warnke St-Pierre dévore à pleine régime un gâteau évoquant un visage neutre. Dans un livre intitulé La nourriture en art performatif, Mélanie Boucher nous évoque les propriétés de la bouffe sur scène : « Les œuvres sucrées montreraient en effet différentes facettes de la beauté, en mettant en avant son caractère changeant. Elles serviraient à revoir les pôles du désir, le « désiré » qu’est l’aliment sucré et le « désirant » qu’est l’individu, autrement dit les pôles formés par l’«objet» et le «sujet» ou le «féminin» et le «masculin». […] L’association courante entre le désir, le sucré et l’«objectification» et la femme serait ainsi reconsidérée pour revoir des enjeux relatifs au regard masculin.» Ainsi, le tableau suivant nous présentera un homme à la tête et aux poings larges qui ne se gênera pas à montrer toute l’autorité qu’il porte à une femme soumise à ses lois.

Les multiples sens que portent Femmes-bustes pourraient être analysés plus en profondeur et les perceptions du spectateur vis-à-vis l’oeuvre peuvent être multiples. D’où l’immense richesse de ce spectacle.

Souhaitons à Arielle et Sonia un retour imminent sur les scènes de la Capitale et un possible rayonnement à l’international. Il va sans dire… le seul langage universel est celui du corps. Arielle et Sonia ont pu le confirmer.