La Rotonde
Carte blanche à Virginie Brunelle… à propos de son spectacle Foutrement

Carte blanche à Virginie Brunelle… à propos de son spectacle Foutrement

05 novembre 2013

Article publié le 4 novembre 2013 sur voir.ca

Foutrement Compagnie Virginie Brunelle, photo Nicholas Minns «De l’imaginaire au papier… du cœur à l’image
Alors que je suis à l’orée du sommeil, mon imaginaire s’éveille. Les yeux clos, le corps détendu, la respiration régulière et calme, voici l’état propice pour accueillir les idées. C’est sous forme d’images et de scènes, aux allures cinématographiques, que les idées m’apparaissent. Dans cette disposition méditative, mon corps devient le coffre-fort des impressions émotionnelles que les images suscitent.

Foutrement, c’est une histoire de cœur brisé, histoire d’adultère, triangle amoureux comme tant de cœurs ont vécu. La chorégraphie s’extériorise de manière très intelligible et c’est, jusqu’à présent, la pièce la plus narrative de mon répertoire.

Aussi, nul doute que la musique m’a beaucoup aidée à mettre en scène ces images qui m’habitaient. La charge dramatique d’une œuvre musicale, les emprunts d’accords mineurs dans une progression majeure, le vibrato langoureux d’un violon, un air minimaliste au piano, tout ça ravive en moi le sensible, l’impression et l’émoi. Alors, sans contredit, c’est l’émotif et l’instinctif qui animent ma créativité.

La musique classique, en particulier, a une part majeure dans mes œuvres, puisque mes dix années de violon m’ont sensibilisée à la beauté et à la densité émotionnelle de ses airs. Pour toutes ces raisons, ma danse se lit comme un poème, s’écoute comme une chanson, interpelle le souvenir, le sensoriel, l’irrationnel. J’aimerais vous référer à un texte fort intéressant de Catherine Voyer-Léger, directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français et blogueuse sur Voir.ca :

«J’ai parfois dit que la danse contemporaine est aux arts de la scène ce que la poésie est à la littérature. Je parlais, en fait, d’un certain rapport à l’inconscient. C’est ce qui est si confrontant pour tous ceux qui cherchent à comprendre puisque l’univers qui est déployé a souvent peu à voir avec la rationalité. En poésie, les mots choisis et les images s’adressent à une compréhension plus instinctive ou sensorielle du monde qu’à une analyse rationnelle. En danse, le mouvement travaille sur les mêmes zones d’attache au réel. Des zones souvent laissées dans l’ombre.»

Foutrement, Compagnie Virginie Brunelle, photo Tobie Marier Robitaille

Thème et transposition

Dans mes créations, j’aime parler d’échecs, de maladresses et d’erreurs, car ils font aussi partie des apprentissages de la vie tout autant que la réussite. La connaissance de soi est une chose qui s’acquiert, pas à pas, année après année… La sagesse se construit. Foutrement, c’est un peu ça. Tomber en amour avec l’interdit, en sachant très consciemment que la douleur frappera.

Pour illustrer certaines idées plus abstraites, j’aime utiliser des objets du quotidien. Par exemple, décoder l’oppression du moi intérieur ce n’est pas toujours évident puisqu’il est dissimulé sous une épaisse carapace où les cris du cœur sont étouffés. Pour illustrer cette idée dans la pièce, les interprètes portent des épaulières de hockey. Les protagonistes, froids, coupés de leur moi intérieur, dansent vêtus de cet équipement protecteur. Aussi, pour illustrer l’étouffement, l’anxiété, la gorge nouée, les deux interprètes féminines portent un corsage de plusieurs ceintures qui serre leur torse.
Je suis égoïstement intéressée par la psychologie du comportement humain, car elle éclaire mes propres incompréhensions sociales et affectives et m’aide à cheminer sur le plan personnel. Toutefois, mes œuvres, par leur composition, mettent aussi en lumière des thèmes universels auxquels le public peut s’identifier. Elles nous renvoient le reflet caricatural de nos agissements et de nos attitudes. Comme dans Foutrement, l’amour, l’interdit, la déchirure affective, tous, à quelques exceptions près, ont déjà senti ce genre d’émotion à un moment de leur vie. Comme spectateur, il est plus facile alors de se référer à ses propres expériences et d’y associer un sentiment déjà vécu.

Pour transposer mes idées en mouvements, j’identifie les émotions qui y sont reliées et je les positionne dans le corps pour lui donner une forme et une intention précise. Ensuite, je crée des images évocatrices et signifiantes que je soutiens et renforce par des musiques choisies. Mes chorégraphies demandent une grande implication physique. Cet effort mène à l’épuisement physique qui métaphorise bien l’épuisement émotif de l’histoire du triangle amoureux.

Pour cette œuvre, j’ai revisité l’esthétique de la danse classique en chamboulant les codes associés à ce style : les corps se heurtent les uns aux autres et les portés acrobatiques repoussent les limites du spectacle. Les lignes se cassent et les postures s’affaissent.

Foutrement Compagnie Virginie Brunelle, photo Virginie Brunelle

Démarche

Dans un travail de rigueur lors de l’exécution gestuelle, je désire présenter l’humain avant tout, sans masque, libéré d’une esthétique propre et posée, l’humain brut dans sa déchéance autant que dans sa tranquillité. Je dévoile le risque dans le mouvement, ce qui justifiera, entre autres, les déséquilibres, les costumes désajustés, les impacts entre les corps, la peau qui rougit et le tremblement des muscles. Pendant les répétitions, je reste alerte aux erreurs d’exécution, desquelles naissent quelquefois de belles découvertes et de nouvelles idées. Je les considère comme des propositions du corps telle une prise de parole de l’inconscient. La spontanéité est la vérité du corps: c’est l’absence de jugement, alors je l’exploite autant que je le peux.
La création est pour moi viscérale. Je me vois mal faire autre chose que créer en transposant les tensions intellectuelles, émotives, sexuelles qui fulminent dans mes tripes, en communiquant les tensions exténuantes de mon cœur vis-à-vis, non seulement de l’amour et des rapports humains, mais aussi d’une société décadente qui projette un avenir parfois inquiétant.»

Virginie Brunelle, chorégraphe