La Rotonde
Chroniques du regard 2016-2017 – Rites par José Navas/Compagnie FLAK

Chroniques du regard 2016-2017 – Rites par José Navas/Compagnie FLAK

04 novembre 2016

Rites c’est pour vous si vous aimez les spectacles intimes, intègres et percutants.

Rites c’est pour vous si vous voulez voir un important danseur-chorégraphe québécois, dans un spectacle où il se livre sans retenue.

Rites c’est pour vous si vous voulez découvrir une version magistrale du Sacre du printemps.

Photo: Valérie Simmons

Photo: Valérie Simmons

José Navas est le chorégraphe et unique interprète du spectacle Rites. Québécois d’origine vénézuélienne, il est installé à Montréal depuis plus de vingt ans. Ses œuvres scéniques (de groupe et solo) ont été présentées dans une trentaine de pays sur trois continents. Elles ont parfois été adaptées ou créées spécifiquement pour le cinéma ou les nouvelles technologies (LODELA  et ORA pour L’ONF et dans le cadre d’un projet de vidéo en 360 degrés, disponible en version 2D et en version 3D).  L’an dernier, José Navas célébrait son cinquantième anniversaire de naissance, ses 30 ans de vie professionnelle en danse ainsi que les 20 ans de sa compagnie FLAK. À cette occasion il a, entre autres, dansé le spectacle Rites pendant trois semaines à Montréal.

Le spectacle est une suite de quatre soli. Il commence avec trois courtes danses servant de réchauffement ou de « mise en forme émotive » pour la danse finale, une très substantielle version du Sacre du printemps, sur la musique originale de Stravinski. Les parties dansées sont intercalées de courtes pauses durant lesquelles le danseur reste sur scène en intégrant des changements de costumes. Ces pauses, faites dans une ambiance d’intimité et de recueillement, permettent au danseur de changer de personnage et d’univers poétique et laissent aux spectateurs l’occasion de laisser se déposer en eux ce qu’ils viennent de voir, car il est généreux et se livre sans pudeur, intégrant dans ses créations toute sa sensibilité, son historique personnel et ses habiletés d’interprète. Les trois danses du début du spectacle permettent une traversée dans l’univers de Navas mais aussi une traversée de certains courants importants de l’histoire de la danse et des différents styles qu’on peut y retrouver.

Une première danse, surtout composée de pivots et de mouvements de bras, est effectuée de manière très intime. C’est presque comme si on pouvait entrer chez lui pour le voir agir de manière simple et sans artifice (avec tout de même toute la maestria du danseur), comme si personne ne le regardait. Il est concentré sur lui-même, sans porter attention au monde qui l’entoure, animé par la musique de Nina Simone. « Stripping down to only his briefs and a bedazzled white shirt, the ease and joy with which Navas begins to dance reminds me of putting on your favourite song and dancing alone in your living room. This also speaks to Navas’ refined dancing style, his clean lines, architectural movements, and subtle fluidity, a style that looks as familiar on him as walking.” Source: Pia Savoie

Photo: Valérie Simmons

Photo: Valérie Simmons

Les deux courtes danses suivantes amènent le spectateur dans un voyage dansé un peu plus tendu, quoiqu’empreint de mysticisme et d’ambiances enchanteresses ou d’envoûtement. Les musiques sont tirées de la Symphonie du Nouveau Monde d’Anton Dvorak et du Winterreise de Franz Schubert. Les mouvements y sont un peu plus exaltés, composés de tours chaînés et d’appels au ciel. On retourne presque aux impulsions d’Isadora Duncan, teintée des expériences de Navas auprès d’autres chorégraphes, tels que Merce Cunningham et Marie Chouinard (il était de la création de sa version du Sacre du printemps, une chorégraphie toujours en tournée, plus de 20 ans après sa création). Ailleurs, on retrouve des traces et des influences des expressionnistes allemands dans l’utilisation de micromouvements et dans l’approche de la douleur, de la peine et de la misère, voire de l’agonie de la survie, un élément essentiel à la compréhension du rôle de l’élue du Sacre originel, une des inspirations de Navas pour la dernière danse du spectacle Rites.

Cette quatrième danse est, de manière assez osée, une version solo du Sacre du printemps, pièce de groupe mythique et révolutionnaire dont j’ai traité abondamment dans une chronique précédente (section Cent ans de Sacres). La version Navas du Sacre a été créée à l’invitation du Concertgebouw de Bruges en 2013 (année du centenaire de la version Nijinski-Stravinski) et dansée accompagnée en direct d’un orchestre symphonique de 100 musiciens. Elle demeure le plat de résistance du spectacle. En une trentaine de minutes, le corps de Navas résonne dans chacune de ses cellules aux accents et aux rythmes de la musique, se laissant parfois entrainer par le paroxysme des élans de Stravinsky et répondant à chacun des chocs, des accents et des coups d’archets. Parfois, il laisse plutôt la musique devenir personnage scénique passant à travers son corps flottant mais sans l’emporter dans la fureur ou la frénésie souvent retrouvée de manière sous-jacente dans plusieurs versions dansées du Sacre. La danse réussit à porter l’émotion du danseur tout en restant toujours très claire et contrôlée techniquement.

Il s’y dévoile jusqu’à la nudité rédemptrice, toujours en contact profond, parfois en symbiose, avec une musique qu’il connait intimement. À la fin du spectacle, il sera resté l’élu, celui qui se sacrifie pour la suite du monde, malgré la turbulence et la passion dévorante qui le rattache toujours à la vie. Il sera passé par un travail de masque, laissant toute la place au langage du corps habillé de multiples façons.

Il faut noter que les lumières de Marc Parent sont magnifiques tout au long du spectacle.

Liens externes :

Pour voir quelques extraits d’autres œuvres pour la compagnie FLAK, dont trois chorégraphies de groupe : Portable Dances, Anatomies et S. créées avec une approche de méditation en mouvement et d’autres soli de Navas: Personæ et Miniature, ainsi qu’une danse pour la paix exécutée en 2014.

On peut aussi voir ici des extraits de commandes chorégraphiques : Watershed pour 32 danseurs du Ballet National à Toronto, Bliss pour les danseurs de la compagnie Ballet BC (il y a été chorégraphe en résidence pendant 3 ans) ou Dénouement pour la compagnie allemande Staatstheater Mainz.

Et pour terminer, deux entrevues: une  plus longue avec José Navas qui traite de son processus de travail ainsi qu’une dernière dans laquelle il s’engageait dans la lutte politique au sujet de l’investissement public dans les arts lors de la crise de 2009 provoquée par le gouvernement fédéral précédent.