La Rotonde
Chroniques du regard 2014-2015, no 1 – Mathilde Monnier/La Ribot, Gustavia

Chroniques du regard 2014-2015, no 1 – Mathilde Monnier/La Ribot, Gustavia

16 octobre 2014

gustavia-mathilde_monnier-la-ribot-photo-marc-coudrais-2Pour la quatrième fois, j’accompagnerai tout au long de l’année les spectacles chorégraphiques présentés par La Rotonde; pour chacun d’eux, un texte publié avant la présentation en salle afin de mettre l’œuvre en contexte. Ces textes pourront élargir les connaissances sur les courants artistiques et esthétiques portant ou influençant l’œuvre et l’artiste. Les informations incluses dans mes chroniques pourront ainsi servir à alimenter les discussions qui, irrémédiablement, tendront à surgir après chacune des représentations.

Et je répète, comme chaque année en début de saison: le but de mes chroniques n’est pas d’expliquer en mots les danses et les spectacles ni de les critiquer. Mon but est de présenter l’œuvre mais surtout de vous encourager à vous déplacer, à aller assister aux spectacles dans leurs lieux de diffusion, avec les artistes vivants devant vous, pour y faire réellement et en direct une expérience sensible, émotive et artistique.

Le premier spectacle de la saison, conçu et interprété par Mathilde Monnier et La Ribot, est présenté deux fois, les 24 et 25 octobre.

Gustavia, c’est pour vous si vous aimez :

  • les artistes matures et en pleine maîtrise de leur art.
  • les scènes de burlesque classique (comme dans le cinéma de Peter Sellers, Jacques Tati, des frères Marx, Buster Keaton, Charlie Chaplin et Nanni Moretti…), un art de l’excès qui transforme l’incompétence en compétence, utilisant le corps qui se dépense dans la répétition et l’accident.

Gustavia, c’est pour vous si vous avez aimé le duo « Me So You So Me »  présenté en janvier 2014. Pour la forme simple (un duo), les relations claires mais constamment changeantes, les surprises visuelles et une présence scénique déjantée.

Gustavia, c’est pour vous si vous voulez réfléchir autour de questions classiques et de sujets intemporels : la femme et la féminité, la mort, le théâtre, l’origine du rire, l’artiste, l’avenir de l’art et particulièrement si vous êtes intéressés à l’avenir de la représentation théâtrale.

Gustavia, c’est pour vous si vous voulez questionner la mise en abyme de la danse et sa nécessaire transdisciplinarité.

Gustavia, c’est quoi C’est la mise en scène de deux interprètes matures pour un même rôle fictif. Présenté à travers le jeu et le corps de deux quinquagénaires habitées, aux corps agiles et fermes, Gustavia est investie d’une mission périlleuse : illustrer métaphoriquement la femme et sa féminité tout en questionnant la compétition inhérente à celle-ci. Le « besoin pour la femme moderne d’être déesse en tout : déesse sexuelle avec un corps de rêve, bonne mère, épouse attentionnée et femme de carrière avec une conscience politique, c’est-à-dire être une sorte de monstre de perfection. » Source: Sherri Kronfeld, www.culturebot.org

Et tout cela présenté dans une ambiance de saltimbanques, afin de ne pas être victime. Voir les extraits (05 : 06)

Créé en 2008 pour le festival Montpellier danse, Gustavia prend la forme d’une performance burlesque. (Le burlesque est un courant théâtral qui trouve son origine dans le music-hall mais aussi dans la lointaine commedia dell’arte. Des traditions auxquelles il emprunte la pratique de l’improvisation (apportant aux performances scéniques fraîcheur, spontanéité et vitalité), le burlesque intègre dans sa pratique le « slapstick » comprenant chutes et collisions ainsi que le striptease. Les figures québécoises du théâtre burlesque québécois les plus connues sont Olivier Guimond (père et fils), Paul Berval, Claude Blanchard, Gilles Latulipe et Rose Ouellette, dite La Poune.
Gustavia présente un humour décapant dans un face-à-face chorégraphique. La rigueur physique y est au service de l’investissement charnel. Le discours, amené de manière poétique, est affirmé et sans complexe. Malgré son apparente légèreté, Gustavia offre une critique féministe complexe en s’intéressant aux demandes faites aux femmes de « jouer » leur genre (au théâtre comme dans la vie de tous les jours).

Gustavia, c’est … Mathilde Monnier (Mulhouse : 1959-…), danseuse et chorégraphe, référence du milieu de la danse contemporaine française. Après avoir dirigé le Centre Chorégraphique National de Montpellier Languedoc-Roussillon  à partir de 1994, elle  dirige désormais le Centre national de la danse à Pantin en France. Récipiendaire de nombreux prix prestigieux, elle est reconnue depuis les années 1980 pour repousser les frontières chorégraphiques et déjouer les attentes en proposant des expériences scéniques toujours extrêmement variées. Par exemple : travail sur Antigone, sur la démence de Nijinski ou sur La mort du cygne de Pavlova, hommage à Merce Cunningham et travail à L’Opéra de Berlin, ou même collaboration aux concerts du chanteur Philippe Katerine. En parallèle, on retrouve dans son corpus quatre films[i] et trois livres[ii]   Pour plus de renseignements à propos de Mathilde Monnier, visionnez sa biographie via Wikipedia et un ensemble de photos et vidéos via le blogue Mouvement.

Gustavia, c’est … La Ribot (Madrid : 1962-…). Artiste multidisciplinaire prolifique, elle a vécu et travaillé à Londres de 1997 à 2004 où elle a créé nombre de spectacles de danse primés (intégrant dans ses œuvres danse contemporaine, art en direct, performance et vidéo), La Ribot vit maintenant à Genève où elle enseigne au département consacré aux arts vivants de la Haute école des beaux-arts et de design (HEAD).  Pour plus de renseignements, voir sa biographie via Wikipedia et des vidéos via Viméo.

En 2012, elle créait entre autres une chorégraphie pour le Ballet de Lorraine et participait à l’inauguration d’une exposition dédiée à son œuvre au Musée d’art contemporain de la ville de Mexico.

Pour plus de détails sur les deux artistes, voir ce bel article issu du blogue du Théâtre de la Cité.

Gustavia, c’est construit comment ? Sous le signe de la satire et de la performance post-moderne, le spectacle Gustavia dure une heure. D’une construction formelle cohérente mais qui ne sera pas évidente pour tous, le spectacle frappe d’abord par son visuel. Tout recouvert de lourds rideaux de théâtre noirs (même le sol), l’espace scénique est présenté comme un écrin. Les déplacements en talons sur les vagues de tissu instables sont périlleux et deviendront rapidement chutes et cascades. L’éclairage est violent. Sans merci, il rappelle un garage sous-terrain ou une salle d’abattoir. Les costumes noirs sont sobres mais avec un côté sexy, mettant en lumière la peau découverte.

Tout d’abord concours de pleurs, la relation des deux interprètes est alimentée tout au long par une compétition typique de jeunes filles s’amusant à essayer de « faire craquer » l’autre. Les scènes se succèdent, parfois entrecoupées d’une courte escapade en coulisse, le temps d’un léger changement de costume ou d’accessoire. Les mouvements sont répétitifs et c’est dans leurs détails qu’évolue la dramaturgie. Une même scène passant parfois en cavalcade du comique au tragique, de l’inquiétant au troublant et, comme le dit Ismene Brown sur le site The ArtsDesk.com, les mouvements ou les poses utilisées sont parfois « terribly undignified ».

Présenté un peu partout depuis sa création en 2008, Gustavia a reçu un lot de critiques généralement très élogieuses. Elles ont traité de sa facture post-moderne et burlesque, de son aspect féministe, de son empreinte culturelle (spectacle très français et marqué par la non-danse) et de la joie du public à recevoir un tel spectacle :

« Gustavia is a bizarre mix of sexy slapstick, a peepshow for people with a knee fetish, a feast of literary references and a celebration of woman as a multi-faceted anti-hero». Source: Andrew Hardwidge et Jamila Johnson-Small, Bellyflop Magazine.

 « L’énergie et les rires déployés par ces deux femmes fusent et se transmettent au public, avec une générosité jamais démentie d’un bout à l’autre du spectacle. Gustavia, parenthèse poétique ; une danse ouverte sur l’autre, une démonstration de courage qui n’exclut pas la déclaration d’amour… et d’indépendance…  Infinie tirade à deux, semi-improvisée, et agrémentée de mimes, de sauts dans les aigus, de caricatures politiques, de bonds dans l’imaginaire, d’une palpable complicité. La joie monte entre elles deux, jusqu’à s’envoler, jusqu’à grimper (littéralement) aux rideaux… » Sarah Elghazi, www.lestroiscoups.com

« En explorant un domaine souvent réservé à des hommes, La Ribot et Monnier ont dévoilé une facette surprenante et personnelle du burlesque. Il est évident que ce dernier a toujours eu un rapport étroit avec le corps. La finesse d’esprit demeure sa condition sine qua non. Les deux artistes l’ont dépoussiéré avec élégance. » freesia.over-blog

« En inventant Gustavia, les deux chorégraphes ont travaillé « le face à face comme une forme classique du théâtre » mettant en œuvre codes et fondamentaux de la scène : les rideaux, les spectateurs, le bord de scène… Notamment inspiré par les films de Chaplin ou de Keaton, ce « duo pour un clown à deux têtes » tente de questionner le burlesque au féminin. Plus plastique que comique néanmoins, il séduit d’abord par son élégance. Gustavia est une curiosité. » Cityvox.fr

« In France, Gustavia may be lauded as a precocious hoot. Seeing it in New York, you just feel very American. You want it to be faster, funnier, cleverer. Even Monnier and La Ribot’s fervid performances—truly, their tenacity is laudatory—can’t transform this satirical buffoonery into something stirring. There’s nothing here that you haven’t seen the Real Housewives do countless times before. » Erin Bomboy

Bon spectacle !

 

[i]  (Chinoiseries et Bruit blanc, réalisés par Valérie Urréa, E pour eux réalisé par Karim Zeriahen et Vers Mathilde, documentaire réalisé par Claire Denis)

[ii] (Dehors la danse et Allitérations en collaboration avec Jean-Luc Nancy, MW avec la photographe Isabelle Waternaux et l’écrivain Dominique Fourcade)