Chroniques du regard 2016-2017 – This Duet That We’ve Already Done (so many times) – Frédérick Gravel

Publié le 28 mars 2017 par Mario Veillette

Après avoir présenté la chorégraphie de groupe Usually Beauty Fails au Grand théâtre de Québec lors de la saison 2014-2015, Frédérick Gravel revient cette fois avec un duo dont il est l’un des interprètes (avec Ellen Furey). Présenté à la Salle Multi de Méduse et d’une durée de 70 minutes, ce spectacle se joue des normes et conventions habituelles des spectacles de danse contemporaine. Par leurs apparences désinvoltes et leurs présences sur scène d’un naturel troublant, les danseurs surprennent et déstabilisent le spectateur.

Photo: Claudia Chan Tak

Photo: Claudia Chan Tak

This Duet That We’ve Already Done (so many times) c’est pour vous si vous aimez les spectacles performatifs.

This Duet That We’ve Already Done (so many times) c’est pour vous si vous êtes intéressé aux multiples façons d’aborder les relations de couple.

This Duet That We’ve Already Done (so many times) c’est pour vous si vous voulez continuer à suivre l’évolution artistique d’un chorégraphe québécois, figure de proue de la nouvelle génération de ceux qui tournent, ici comme en Europe.

Le spectacle

Créé en 2015 avec Brianna Lombardo, première interprète du duo et collaboratrice assidue du Grouped’ArtGravelArtGroup, le duo présenté à Québec sera interprété par Frédérick Gravel et Ellen Furey.

Dans un espace scénique presque nu : un homme et une femme. Au début, les deux interprètes bougent en alternance. Les gestes sont simples et précis mais dans une danse sans esthétisation ni cérémonial et qui peut sembler indolente ou faite par des danseurs indifférents au public. Ils sont à la recherche d’états et de sensations. Ils testent leur équilibre. Leurs mouvements sont parfois explosifs mais généralement assez lents. Les interprètes resteront très « ordinaires » dans leurs présences, s’observant, se rapprochant parfois, s’immobilisant pendant que l’autre s’exécute. Lorsqu’une des personnes est à l’avant-plan, l’autre s’efface. Qu’elle soit debout dans l’espace ou assise en fond de scène, la personne en retrait laisse toute la place. Au début, ils s’observent et réagissent à l’autre mais gardent leurs distances. La rencontre (le « duet » en question) attendra un bon moment.

L’accompagnement sonore, défini par Stéphane Boucher et Frédérick Gravel (avec des musiques originales composées par Stéphane Boucher) est très efficace et varié. Il rappelle certaines chansons pop des années 1960, certaines musiques de film ou certains airs ethniques et folkloriques. Il rappelle aussi certains courants psychédéliques ou de musique expérimentale. La danse de Gravel est la plus rattachée à l’accompagnement musical et on reconnait certaines influences (moonwalk, flamenco, etc…) tout à fait personnalisées dans ce grand corps qui semble toujours un peu maladroit malgré sa grande présence.

Tout au long du spectacle, les actions d’une personne, même si effectuées en solo, découlent directement des actions précédentes de l’autre interprète. Actions que cette personne a observées parfois attentivement, parfois du coin de l’œil. « Dans cette pièce, Frédérick Gravel se détache de l’écriture chorégraphique figée. Il met en place une structure temporelle malléable dans laquelle s’installe une succession d’improvisations. Les interprètes créent une trame narrative à leur insu, en passant d’une situation à une autre. « Mais le chemin entre et à travers ces situations n’est jamais exactement le même ». En évoluant dans cette structure chorégraphique modulable, les interprètes composent sur scène avec une part d’inconnuJe veux voir (le danseur) travailler, chercher, s’interrompre, faire un choix. Je veux le voir se demander quelles sont ses possibilités ». Source: M. Boisliveau, dfdanse.com

À travers les actions et les interactions des interprètes, les gestes de reconnaissance sociale sont mis à l’épreuve. Dans la première partie du spectacle, chacun semble peu touché par la présence de l’autre, même si chacun reste toujours à l’affût de ce que l’autre personne fait. Chacun son tour, ils s’arrêtent un moment pour prendre une pause et observer l’autre, changer de chaussures ou même prendre un verre d’eau ou d’alcool.

Dans cette partie, la relation n’est pas construite sur l’émotion. Par exemple, à un moment donné, ils se rejoignent dans l’espace. Sans affects, il défait ses cheveux et, stoïque, elle se laisse manipuler. Ou alors les deux se déplacent l’un l’autre dans l’espace avec plus d’agressivité, à partir de l’action de tirer les cheveux de l’autre, mais sans laisser transparaître l’impact psychologique d’une telle action. Toujours sans démontrer beaucoup d’affects, ils se placeront face à face et exposeront leurs torses, feront des jeux d’abdominaux et se frapperont ou se pinceront mutuellement. Dans un autre contexte, les gestes et positions pourraient avoir une signification claire et précise mais ici, ils gardent une multitude de significations possibles. Quel est ce poing qu’il forme et cache derrière son dos? Et cette main « en faune » entre elle et lui? « Ils cultivent le double sens du bout de leurs doigts, index et majeur rassemblés, à la fois pistolets ou gracieuse figure d’icône. Leurs poings, comme des sabots ou des cornes les rendent parfois faunes ou centaures, puis les mains deviennent plates et les bustes se tournent de profil. On entrevoit une référence au faune de Nijinsky … juste en passant, avec légèreté. » Source: M. Zurfluh, dansercanalhistorique.fr

Dans un changement drastique d’éclairage et grâce à la magie de l’accompagnement sonore, l’ambiance prend un virage serré pour la seconde partie du spectacle, qui commence par présenter les interprètes à contre-jour. Dans ce duo, une grande complicité physique s’installe entre eux  et, à ce moment, ils sont mûrs pour s’abandonner dans une relation plus humaine et habitée de désirs : « … cette scène magnifique où torses nus, ils entrent tous deux dans une danse de chair. Leurs ventres, leurs poitrines, leurs poils, leurs peaux deviennent des éléments de contact, d’appréhension, d’empathie ou non de l’autre. Entre danse et combat, les corps virevoltent, se collent, s’épuisent. Jusqu’au bout de chaque chemin, ils cherchent ce qu’ils connaissent pour tendre vers ce qu’ils ne connaissent pas. Source: F. Brancourt, theArtChemist.com.

Photo: Claudia Chan Tak

Photo: Claudia Chan Tak

Ce duo, qui est le cœur du sujet, découle en fait du désir du chorégraphe d’aller plus loin dans l’exploration d’une des parties du spectacle Usually Beauty Fails. « Les désirs, les frustrations, les potentiels inexploités qui naissent d’une œuvre sont les prémices des projets à venir (…). L’idée de ce duo lui vient donc d’une de ses anciennes pièces, Usually Beauty Fails, créée en 2012. Il y avait chorégraphié plusieurs duos, dont un, où il dansait déjà avec Brianna Lombardo. (…) « Avec ces formes courtes de duos, c’est comme si je n’allais pas au bout. Je me rendais compte de tout ce que j’aurais pu faire simplement en laissant ces relations évoluer ». Il reprend alors son duo avec Brianna Lombardo pour en faire une pièce à part entière : This duet that we’ve already done (many times). M. Boisliveau, dfdanse.com

Ce duo en est un de fusion, le contact est fait de bassin à bassin, les mouvements ne sont possibles que si effectués en partenariat : « En corps à corps, les bassins agrippés l’un à l’autre, ils tanguent doucement, longtemps, sensuels mais toujours en tension, avant de se séparer et de retourner, seuls, à leur point de départ. » Iris Gagnon-Paradis, lapresse.ca

Le spectacle se termine un peu comme il commence, avec deux solos plutôt qu’un duo. Même s’il y a retour vers un contact physique où l’un peut se retrouver imbriqué dans le corps de l’autre, l’engagement du premier n’y est plus. Le second traitant plutôt le partenaire comme un socle sur lequel il peut s’installer ou auprès duquel il peut se (re)poser. Peut-être pour intégrer ce que ce duo peut signifier pour lui ou elle; ce qu’il contient de nouveau ou de répétition, ce qui a déjà été expérimenté plusieurs fois, « so many times », dans les relations précédentes. Comme le disait Gravel : « … les impressions de déjà vu s’expriment aussi dans les relations humaines et surtout dans les relations amoureuses. Lorsqu’on s’engage avec une nouvelle personne, « c’est comme si on avait déjà vécu des moments, comme si la même chose se reproduisait avec quelqu’un d’autre. » M. Boisliveau, dfdanse.com

Frédérick Gravel se définit lui-même comme un chercheur pluridisciplinaire intéressé à la société contemporaine et à l’environnement social. Il est d’ailleurs l’auteur d’un mémoire de maîtrise (UQAM, 2009) sur la place de l’artiste dans la société. Le groupe de travail et de recherche qu’il a formé, Grouped’ArtGravelArtGroup, est de formation variable selon les productions en cours. Les œuvres du groupe traitent avec réalisme de thèmes chers aux personnes de sa génération et chaque spectacle présenté est considéré comme une continuité de l’exploration du sujet traité plutôt que comme une fin en soi.

Il est un des membres fondateurs de la plateforme de création chorégraphique La 2e Porte à Gauche (L2PAG) et membre du Centre chorégraphique montréalais Circuit-est. Il est aussi membre du conseil d’administration des Prix de la danse de Montréal.

Diffusion 2016-2017 : en plus de promener This Duet We’ve Already Done (so many times) (2015), différentes œuvres récentes du collectif Grouped’ArtGravelArtGroup dont Tout se pète la gueule, chérie (2010),  Ainsi parlait… (2013) et Logique du pire (2016), ont été diffusées à Vancouver, Montréal et Ottawa, mais aussi en Norvège, en Bulgarie et en Belgique.

Les critiques de « This Duet We’ve Already Done (so many times) »

« Gravel réussit le pari d’un vrai duo, loin des clichés, des niaiseries et des platitudes. Une fois encore, il traverse et déjoue les codes pour inventer un couple formidable, une histoire à deux où le narratif et l’instinctif se répondent à part égale. » M. Zurfluh, dansercanalhistorique.fr

« Sans le moindre dialogue, on entrevoit à travers ce théâtre dansé les relations complexes d’attirance et de répulsion qui unissent souvent deux personnes. » M. Baffet, maculture.fr

« Une forme de démesure à la manière des tragédies grecques permettant d’atteindre l’universalité. C’est parce qu’ils s’engagent sans retenue, avec instinct, que nous sommes émus, et parfois perturbés dans notre relatif confort. Frédérick Gravel avec This duet that we’ve already done (so many times), prouve encore s’il était nécessaire de le démontrer, sa formidable singularité. Déconstruisant les codes de la danse. Mettant en corps accidents et maladresses, il donne à la danse une intensité narrative tout à fait originale. » F. Brancourt, theArtChemist.com.

Liens externes

Pour plus de détails concernant le collectif Grouped’ArtGravelArtGroup : le collectif est présent sur Facebook.

Des images des spectacles précédents sont accessibles sur Vimeo et Youtube.

Entendues dans le spectacle, la chanson Run from me est de Timber Timbre. Les œuvres musicales Hotel Kiss  et Hotel Blues Returns sont de Last Ex.

Deux créations précédentes du Grouped’ArtGravelArtGroup: Ainsi parlait… (2013) et Logique du pire (2016) résultent d’une collaboration avec l’auteur Étienne Lepage.

Frédérick Gravel bénéficie du soutien de la compagnie Daniel Léveillé Danse dans le cadre de son programme de parrainage d’aide à la production et à la diffusion.

 

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