Chroniques du regard 2015-2016 – Ce n’est pas la fin du monde de Sylvain Émard

Publié le 11 février 2016 par Mario Veillette

Ce n’est pas la fin du monde de Sylvain Émard et sa compagnie éponyme est un spectacle de danse contemporaine pour sept interprètes qui arrive à Québec bien rodé et précédé d’une excellente couverture critique et médiatique. Dans une alternance de solos, duos, trios et mouvements de groupe, le spectacle présente une construction simple et facile à suivre grâce à la maestria chorégraphique de Sylvain Émard. Le format est attirant (sept hommes, danseurs professionnels) et le concept est facilement dévoilé par le titre lui-même (oui, il y une certaine crainte apocalyptique mais elle est désamorcée dès son élocution).

C’est pour vous si vous aimez les danses qui regroupent des hommes. La distribution est toute masculine.

C’est pour vous si vous aimez les ambiances complexes, douces et éthérées mais remplies tout de même de tension, ainsi que les danseurs qui luttent entre résistance et abandon.

C’est pour vous si vous aimez les vocabulaires gestuels riches et inventifs.

Le spectacle: présenté d’abord en France et ensuite dans différentes villes canadiennes, la chorégraphie Ce n’est pas la fin du monde tourne depuis 2013. La passion et l’intensité qui se trouvaient déjà à la base du travail de recherche chorégraphique sont toujours présentes. Les sept danseurs ont participé activement à la création du spectacle et enrichi de leurs expériences et personnalité le vocabulaire typique du chorégraphe.

«J’ai toujours été exigeant sur le rendu des danseurs, jusqu’à être peut-être trop strict, à vouloir trop contrôler. L’exigence s’est transformée: maintenant, je veux du mouvement qui respire. Je disais que je voulais donner le plus de place possible aux danseurs, mais c’est seulement maintenant que je le fais. Désormais, l’important est de dégager la part d’humanité, de donner de l’espace aux danseurs pour qu’on puisse davantage s’identifier à eux», conclut Sylvain Émard.» Source: Catherine Lalonde, Le Devoir.

Il en résulte une chorégraphie d’environ une heure, faite d’une suite d’interactions entre les danseurs, allant de la danse en solo aux mouvements de groupe pouvant impliquer tout le monde et rappeler ainsi certains déplacements en bande typiques du chorégraphe Jean-Pierre Perreault. (Note : si vous n’êtes pas encore allés voir l’exposition Corps rebelles au Musée de la Civilisation dans lequel vous pouvez Danser Joe, courez-y vite).

Les structures chorégraphiques sont variées et peuvent devenir complexes. Toutefois, même si deux sous-groupes travaillent parfois simultanément et en se croisant, on ne retrouve pas de chaos dans la structure. Les mouvements (et les sons), parfois explosifs, peuvent inclure des mouvements de danse urbaine et quelques portés plus acrobatiques. On retrouve quelques sauts, mais très peu. La majorité des actions se passent surtout au ras du sol et les déplacements, souvent en mouvements glissés, aident à créer une ambiance angoissante et mystérieuse. Les rythmes et mouvements semblent portés par une urgence. Ils deviennent parfois calmes et tranquilles, avant de s’emballer à nouveau.

Les rôles des danseurs sont indéfinis, les personnages non-définitifs, les alliances ouvertes. Ils sont habillés « civils et piétonniers » et leurs positions se cristallisent parfois avant de revenir au neutre. Les danseurs non impliqués sur scène restent à la vue des spectateurs, en retrait.

«Le vocabulaire créé par Émard est ancré dans l’émotion et l’intériorité. Les gestes amples et élancés, les dos arqués et les bras tendus vers le ciel font écho aux tremblements intérieurs de l’individu, qui cherche sa place et ses repères dans un monde parfois étranger. L’axe du corps est ainsi toujours à la recherche de son centre, évoluant sur cette mince ligne entre l’équilibre et le déséquilibre… Il s’en dégage une impression de fragilité, où la netteté et la précision du geste sont moins importantes que l’élan qui le précède.» Source: Iris Gagnon-Paradis,  La Presse.

Le compositeur Martin Tétreault a créé une bande sonore variée soutenant parfaitement les différentes sections chorégraphiques. Il utilise parfois de simples sons répétitifs rappelant le bourdonnement d’avions de guerre survolant une cité en péril. D’autres sections plus calmes sont accompagnées de piano mélodique, voire romantique.

Le scénographe Richard Lacroix (qui a aussi participé au spectacle Emmac, Terre marine vu en début de saison) a créé ici une structure impressionnante, quoique minimaliste. Suspendu, un décor fait de boites de carton surplombe les danseurs. Traversée d’éclairages souvent en douche, cette structure délimite des formes au sol et aide à créer des ambiances naviguant de l’anxiété diffuse à la sécurité/réconfort, selon les sections dansées.

«Une douce fureur habite ces corps qui tantôt s’abandonnent, tantôt résistent à l’autre, à la menace sourde qui plane […] des gars qui doutent, qui luttent et qui sont capables d’exposer leur sensibilité sans s’y abîmer.» Source : Frédérique Doyon, Le Devoir.

Qui est Sylvain Émard? Après avoir dansé pour plusieurs compagnies et chorégraphes renommés de Montréal, Émard fonde sa compagnie et commence à chorégraphier en 1987. Dès ses débuts, son style unique fut remarqué. Complexe et raffiné, le vocabulaire inclus dans ses œuvres est marqué par ses formations diverses (théâtre, mime, butô). Engageant sans cesse les danseurs dans toutes les fibres de leurs corps, il les amène dans des zones d’interprétation et de contrôle kinesthésique mettant en vedette l’intelligence du corps.

Dès 1990, il reçoit le prix Jacqueline-Lemieux du Conseil des Arts du Canada. En 1994, il est élu personnalité de l’année en danse par le journal VOIR (Montréal) et en 1996, sa compagnie est lauréate d’un Grand Prix du Conseil des Arts de la Communauté urbaine de Montréal et le chorégraphe reçoit personnellement le prix Jean A. Chalmers pour l’ensemble de son œuvre. Ce prix était alors la plus haute distinction en danse au Canada.

Sylvain Émard est membre fondateur et administrateur du centre chorégraphique Circuit-Est et a été très actif au sein du Regroupement québécois de la danse (Conseil d’administration, vice-présidence et comités consultatifs, dont celui responsable du document « Profil de compétences du chorégraphe« ).

Il est aussi impliqué dans de nombreux autres organismes et comités sectoriels nationaux et internationaux. En plus du travail avec sa compagnie, il a dirigé les étudiants de plusieurs centres canadiens de formation supérieure de danse (dont l’UQAM et L’EDQ) en plus de collaborer dans des projets de théâtre et d’opéra.

Sylvain Émard est aussi reconnu pour Le Grand Continental, créé à Montréal en 2009, une danse participative (mélange de danse en ligne et de danse contemporaine) qui a ensuite subi de nombreuses moutures pour devenir un événement tentaculaire présenté en plusieurs formats (El Gran Continental, le Très grand continental, le Continental XL) en de nombreuses occasions et dans plusieurs pays dont les États-Unis, le Mexique, la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande.

Une étude critique: l’œuvre de Sylvain Émard a déjà été expliquée et commentée de façon magistrale par Michèle Febvre dans un chapitre du livre Ode au corps une histoire de danse © 2002 (édité sous la direction de Brian Webb, Banff Centre Press. 119 pages). Je cite quelques extraits concernant principalement des œuvres des années 1990 mais toujours pertinents pour apprécier l’univers esthétique de Ce n’est pas la fin du monde :

… Émard n’a en effet jamais été intéressé par un quelconque naturalisme ou par la mise en scène du quotidien. Il se tient au contraire totalement à l’écart des techniques du corps « ordinaires », loin aussi des techniques traditionnelles de danse, bien qu’il soit absolument concerné par la maîtrise complexe et virtuose du corps dansant…

… Le corps dansant chez Émard dit son poids, son volume et surtout sa tridimensionnalité dans des architectures complexes et des jeux d’opposition. Les lignes sont brisées ou sinueuses, l’énergie souvent contenue, les relâchements rares, excepté peut-être dans les porter en pietà

… Nul besoin, en effet, d’illustration, d’illusion de personnages, nul besoin de récit soutenu, les corps dansants sont déjà traversés de conflits, de « drames » et, au propre comme au figuré, d’oppositions, tout comme ils sont travaillés par la gravité. Le corps et les chorégraphies sont alors les dépositaires de personnages temporaires, de fluctuations d’affects surgissant des distorsions, des mouvements concentriques et angulations savantes sans qu’une histoire se déroule. Le chorégraphe met en scène des corps en crise…

… Cette mise en jeu de tensions dans l’espace du corps se double d’autres polarités… par la coexistence d’une forme de rusticité et d’une certaine préciosité dans le mouvement lui-même. … Cette cohabitation entraîne une tension surprenante entre l’ordre du fruste, parfois même du grotesque, et l’ordre du raffinement, proche, par endroit, d’une gestuelle baroque ancrée dans la précision du mime…

… Cette grande maîtrise des segments du corps–leur isolation et décalage, les torsions, flexions, translations et extensions du buste qui défont tout alignement vertical et toute symétrie pour un corps volumique et mouvant, à la fois en courbes et en cassures, en angles surprenants – lui donne parfois des allures de torturés ou de sculptures de bas-reliefs de temple hindou.

En terminant, si vous êtes intéressés à en savoir plus sur les danses d’hommes, je vous renvoie à la section Petit historique des hommes qui dansent d’une « chronique du regard » précédente.

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