Chroniques du regard 2015-2016 – Solitudes solo de Daniel Léveillé

Publié le 17 mars 2016 par Mario Veillette
Photo: Denis Farley

Photo: Denis Farley

Le spectacle Solitudes solo de la compagnie Daniel Léveillé Danse arrive enfin à Québec. Récipiendaire en  2013 du Prix du CALQ de la meilleure œuvre chorégraphique, le spectacle pour 5 danseurs a déjà été présenté en Europe, en Asie, aux États-Unis et dans de nombreuses villes canadiennes. Premier élément du plus récent cycle de création du chorégraphe montréalais Daniel Léveillé, Solitudes solo est composé d’une série de 8 soli. Il met en scène des danseurs fabuleux (quatre hommes et une femme) qui, dans une danse extrêmement précise et exigeante, mettent en œuvre toutes leurs forces et leurs habiletés pour rester humains dans des tâches demandant une implication totale et globale.

Solitudes solo, c’est pour vous si vous aimez les spectacles sans compromis, fruits d’une recherche sérieuse et aboutie.

Solitudes solo, c’est pour vous si vous aimez l’effort visible et les danseurs mis dans des situations de véritables défis.

Solitudes solo, c’est pour vous si vous voulez découvrir l’œuvre appréciée d’un chorégraphe reconnu internationalement mais dont les spectacles n’ont pas été présentés à Québec depuis plus de vingt ans.

L’œuvre

Le spectacle est d’une durée d’environ une heure et présente aux spectateurs une danse assez minimaliste et composée de mouvements relativement simples qui se complexifient au fil des répétitions ou de leurs intégrations dans de nouvelles séquences. Les danses sont parfois accompagnées d’œuvres pour violon solo de J.S. Bach.

L’intérêt est dans le défi posé aux interprètes. Chaque fois, l’interprète est seul sur scène. La chorégraphie, malgré l’apparente simplicité de ses composantes, est très ardue pour les danseurs et peut difficilement être exécutée de manière parfaite: les sauts doivent souvent être faits sans élan; les changements de directions peuvent être difficiles à gérer; la lenteur de certains mouvements serait intenable pour un quidam non entraîné.

Et c’est là la beauté de la chose. Ces corps ciselés et volontaires, dont on peut voir toute la musculature en action, travaillent fort. Ils prennent les défis de plein front et avec aplomb et, probablement avec un certain plaisir masochiste, visent la réalisation la plus parfaite de chacune des séquences imposées. Leurs failles et déraillements deviennent l’élément de base qui alimente ce « Cycle de l’imperfection » dont le deuxième opus  Solitudes duos, qui met en scène un mélange de duos homme-femme, homme-homme ou femme-femme est déjà en tournée internationale, dont une présence récente en Italie et en France.

Pour ceux qui connaissent un peu l’œuvre récente de Léveillé, il faut prendre note que la nudité intégrale des interprètes n’est plus au cœur même de l’œuvre, comme elle l’était dans le cycle précédent de création, qui n’a pas été présenté à Québec. Créée entre 2001 et 2007, la trilogie « Anatomie de l’imperfection » présentée entre autres à la Biennale de Venise 2010, comprend Amour, acide et noix (Prix Dora en 2012),  La pudeur des icebergs et Le crépuscule des océans. Le chorégraphe avait alors choisi d’y intégrer la nudité intégrale de ses interprètes car elle était, selon lui, le seul costume où la feinte est impossible.

Cette utilisation de la nudité comme « costume de scène » a été commentée de plusieurs façons et a peut-être refroidie l’ardeur de certains diffuseurs mais Léveillé l’analyse simplement en déclarant : « Pour ma part, j’utilise la nudité dans une optique assez similaire à celle de Michel-Ange. La nudité, sur scène, lorsqu’utilisée sans autre sous texte et sans aucune ambiguïté sexuelle, glorifie les corps, les rend presque surhumain, les rapproche de Dieu et paradoxalement les fragilise.  Mon rôle premier de chorégraphe est d’écrire le corps dans l’espace… On m’a souvent posé la question s’il était à propos de venir voir l’un de mes spectacles comportant de la nudité avec de jeunes enfants et ma réponse à toujours été la même : je n’y vois aucun problème puisqu’il n’y a aucune ambiguïté sexuelle sous-jacente dans ces spectacles et que le pire qu’il pourrait arriver serait que ces jeunes enfants, de retour à la maison, aient juste envie de faire de même : se foutre à poil, courir, sauter et danser partout. On peut imaginer pire situation. » Source: site web de la compagnie.

Dans Solitudes solo, qui ne sera présenté que deux soirs, les danseurs restent toujours vêtus (d’un sous-vêtement et parfois d’un T-shirt). Donc, nous avons quand même un accès visuel direct aux corps des interprètes dans leurs prises de l’espace, ainsi qu’à leur utilisation intime du souffle et de la musculature en action.

Le chorégraphe

Afin de mieux connaitre le chorégraphe Daniel Léveillé, vous pouvez entre autres, pour quelques jours encore, visiter dans l’exposition Corps rebelles au Musée de la Civilisation l’îlot qui lui est consacré.

« Formé au sein du Groupe Nouvelle Aire, où il commence à chorégraphier en 1977, Daniel Léveillé travaille longtemps comme chorégraphe indépendant avant de fonder Daniel Léveillé Danse en 1991. Tandis qu’il signe des œuvres pour diverses compagnies de danse et de théâtre, il intègre le département de danse de l’UQAM et y occupe, de 1988 à 2012, un poste de professeur dans le champ de la création et de l’interprétation en danse. » Source page Facebook.

Il a reçu plusieurs prix prestigieux pour ses oeuvres chorégraphiques et fait l’objet de nombreux reportages et entrevues dont une entrevue radio conjointe  avec Benoit Lachambre, chorégraphe du spectacle Prismes, présenté par La Rotonde en début de saison. Le lien vers une entrevue sur France Culture est ici (le cœur de l’entrevue est entre 10 : 25 et 27 : 00).

Le lien vers une entrevue télé en trois parties avec Fabienne Cabado présente:

1-L’espace et la direction d’interprètes. 2-Le minimalisme, la répétition et le rythme. 3-Théâtralité, émotion et radicalité chez Daniel Léveillé.

Les interprètes

Quatre hommes et une femme dansent leur vulnérabilité dans Solitudes solo. Sans avoir à partager d’anecdote narrative, ils sont en scène à tour de rôle et disparaissent une fois leur tâche terminée. Ils sont très différents les uns des autres et, avec force et authenticité, ils apportent chacun leurs qualités particulières. À la création de la chorégraphie, on retrouvait les interprètes Matthieu Campeau, Esther Gaudette, Justin Gionet, Emmanuel Proulx et Gaëtan Viau.

Malgré l’effort évident demandé à chaque pas et confrontés à une danse simple, épurée et sans agitation (presque austère), les interprètes réussissent à danser chaque mouvement comme s’il était suspendu dans le temps et dans l’espace. « Ce sont des corps qui entrent en choc avec l’espace, à travers des sauts et des replis sur soi, dans une grande tension entre l’aérien et l’attrait du sol… De la position recroquevillée, les danseurs évoluent jusqu’à l’ouverture totale du corps, comme soudainement happé par la vastitude de l’espace et les infinies possibilités des articulations humaines… Le spectacle offre une exploration de l’individualité humaine sans s’embarrasser de jugements, sans teinter le regard d’une quelconque charge. On y décèle surtout la grandeur de l’humain et une vision du corps à son meilleur, même dans les moments de fragilité. » Source: Voir

En tant qu’ancien étudiant en architecture, Léveillé « pose la danse près de la sculpture, s’adresse beaucoup à l’oeil, de façon très architecturale. Les corps sont des colonnes qui supporteraient des poutres, très solides ; qui s’incarnent dans une immobilité qui permet un contrôle et une écriture de l’espace très grands.» Source: Le Devoir

Certains interprètes de Solitudes solo ont été vus récemment dans des productions présentées durant la saison de La Rotonde, dont Prismes de Benoit Lachambre et Ce n’est pas la fin du monde de Sylvain Émard.

Le danseur Justin Gionet est interviewé ici à Radio-Canana et ici pour Harbourt Front Centre concernant son travail avec la compagnie Daniel Léveillé danse. Des photos des danseurs sont ici.

Les liens connexes

– Daniel Léveillé considère l’artiste Françoise Sullivan comme sa mère artistique. Pour en savoir un peu plus sur cette artiste-peintre et chorégraphe signataire du Manifeste du Refus global, une fiche biographique détaillée est ici (Extrait de la toile mémoire du RQD).

– Il se dit aussi très inspiré de la manière d’écrire de Marguerite Duras et le théâtre de Racine.

– Deux célèbres danseuses québécoises ont aussi fait de nombreux spectacles en solo: Margie Gillis en a fait une carrière et les œuvres récentes de Louise Lecavalier sont en majorité dans cette catégorie.

– Une danseuse chercheuse a écrit un mémoire de maîtrise sur le rôle des interprètes dans une création en danse contemporaine: « Les interprètes créent la danse: les rôles des interprètes lors du processus de création et les conséquences de type somatique-santé et socio-politique. » Pamela Newell. Université du Québec à Montréal, 2007.

– Une critique de Solitudes solo par Siobhan Burkefeb du New-York Times.

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