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Chroniques du regard 2016-2017 – Data par Manuel Roque

Chroniques du regard 2016-2017 – Data par Manuel Roque

09 janvier 2017
Photo: Marilène Bastien

Photo: Marilène Bastien

D’une durée d’environ 50 minutes, le solo Data, chorégraphié et dansé par Manuel Roque sera présenté deux soirs dans le nouvel auditorium du Pavillon Pierre Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec.

Data c’est pour vous si êtes intéressés au mouvement, présenté simplement mais dans toute sa richesse et sa complexité.

Data c’est pour vous si vous aimez les spectacles évocateurs qui allument réflexions et questionnements sur la condition humaine.

Data c’est pour vous si vous voulez être ébloui par les effets tangibles, sur un corps en mouvement, d’un contact précis et sensible avec les profondeurs de l’être humain.

Le spectacle Data commence dans le noir. Les voix angéliques du Requiem de Fauré se font entendre. La lumière nous permet ensuite de découvrir sur la scène recouverte d’un tapis blanc, un homme immobile, vêtu simplement d’un pantalon noir et torse nu. À ses côtés, une masse, inerte et imposante, qui restera à identifier.

Les premières impulsions de mouvements mettent les épaules en action. Le mouvement se diffuse ensuite jusqu’à entrainer le tronc avant de descendre dans les jambes et les pieds, permettant le déplacement dans l’espace. La source est claire et le chemin que suit le danseur est limpide. Il en sera ainsi tout au long du spectacle, avec différentes sources de plus en plus profondes et intimes, qui aboutiront dans des mouvements parfois surprenants par leurs formes, leurs dynamiques ou leur intensité.

En plusieurs sections clairement définies, par des séquences de mouvements variées par leurs sources, leurs rythmes et leurs rendus, l’interprète fera pour nous un voyage dans les profondeurs de son corps et de ses pulsions vitales et primordiales. L’interprète est un virtuose du mouvement reconnu pour sa souplesse articulaire et pour sa force toute en fluidité organique. Le voyage qu’offre Manuel Roque à travers sa nature unique et spécifique permet de le découvrir en tant qu’être humain déployant pleinement ses possibilités. Par extension, cette communion profonde avec les sources intimes du mouvement amène les spectateurs à faire à leur tour un voyage dans la grandeur de l’homme avec un grand « H ».

Ses années de travail en tant qu’interprète en danse auprès de différents chorégraphes québécois ont laissé des marques chez lui. Il les reconnait : « L’héritage d’années d’interprétation chez Marie Chouinard transparaît immédiatement, dans les contorsions dorsales, (…) les désarticulations mandibulaires… Dans l’exigence et la rigueur technique, c’est son engagement auprès de Daniel Léveillé qui s’affirme (…) par un sens aiguisé de l’épure scénique, une recherche extrême et précise des figures gymnastiques et de leur enchaînement demandant. Et puis il y a l’élégance, le style, la finesse et le rictus subtil de l’école Paul-André Fortier qui plane à plusieurs endroits…» Source : Brigitte Manolo.

C’est en tant que chorégraphe indépendant que sa recherche l’a ramené à l’essence du mouvement, à une recherche fondamentale qui a duré trois ans et qui l’a promené dans différents paysages (autant déserts que « jungle » de Manhattan). Une quête rituelle aussi vécue dans la solitude du studio, dans une recherche quasi-chamanique.   

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Photo: Marilène Bastien

La pratique du Continuum Movement ® est l’une des autres influences qu’il reconnait. Cette technique amène la personne qui la pratique à se situer, en tant que témoin actif de la vie sur terre, dans un temps imprécis et permet aux impulsions profondes de se déployer à travers les êtres dans un monde rempli de potentiel. Comme le décrit Pamela Newell dans «The Movement that We Are: Rabin and Continuum » (je résume et traduis librement) : Les mouvements peuvent y sembler involontaires. Les vagues, ondulations, crêtes et rebonds se répercutent dans les membres. Le mouvement n’est plus volontaire, il est mu par « l’Intelligence de l’univers », une force qui dépasse la volonté et les intentions. L’essentiel devient forme résonnante qui transporte la personne, de manière organique, dans de nouveaux territoires.

La danse d’état, présente dans Data, est toute en dynamisme et en déploiement dans l’espace. « D’homme, il devient polymorphe, évolue entre le règne animal et végétal, pour nous perdre dans les méandres d’une physicalité où chaque muscle compte, vibrant, où chaque goutte de sueur révèle une part de son être intérieur, où chaque tendon nous rattache à un monde que seul lui peut porter et nous transmettre… » Source: Nathalie Yokel.

Pour quelques informations supplémentaires au sujet de la danse d’état, consultez un court texte de Philippe Guisgand, ainsi que deux chroniques dans lesquelles j’ai déjà traité des états de corps: celle sur le spectacle Prismes, chorégraphié par Benoit Lachambre ainsi que celle sur le spectacle Femmes-bustes et Les femmes de la lune rouge de la compagnie Arielle et Sonia.

Tout au long du spectacle, la chorégraphie, dont la recherche s’est amorcée en silence, reste fermement ancrée au sol. Malgré les bras souvent aériens et les mouvements parfois flottants du danseur, la connexion au sol reste très solide. Les périodes d’arrêt entre les différentes sections dansées soulignent la présence tellurique de l’interprète. Ces arrêts permettent entre autres de mesurer l’homme par rapport à ce qui est avec lui sur scène: le vide mais surtout cette masse un peu mystérieuse. D’ailleurs, quelle est la signification de cette masse sur scène ? Selon l’expérience de Manuel Roque et après des représentations de Data sur deux continents, les réponses sont multiples. Certains y voient, de manière très prosaïque, un simple rocher dans le désert. D’autres, plus métaphoriques, y voient précisément une météorite, voire un vaisseau spatial ayant amené sur terre cette étrange créature humaine teintée d’accents extra-terrestres. Dans ce cas comme dans celui d’autres questions, le chorégraphe ne veut pas donner de réponses précises, laissant au spectateur la liberté de voir ce qu’il voit et de nommer à sa façon ses réactions devant la performance.

Les critiques de Data. Depuis sa création, Data n’a reçu que des éloges  :

« Manuel Roque fait plus que danser pour nous, il nous danse, danse notre incapacité à danser, nous redonne de la danse, en éclairant généreusement de data – ses données – cet endroit précis où le corps devient esprit et trouve son unité, illuminée. » Jean Louis Perrier, Revue Mouvement, 16 juin 2015.

«De cette cérémonie tribale et sacrée, on retient la puissance de la danse, terrienne et aérienne, animale et sophistiquée. Avec Data, Manuel Roque donne une brillante démonstration de sa virtuosité de chorégraphe et d’interprète.» (…) « Une écriture originale, une performance saisissante: on présente Manuel Roque comme une étoile montante de la jeune scène montréalaise. Mais il est, déjà, une Étoile tout court! » Michelle Chanonat, Revue Jeu, juin 2015.

«… Il faut voir la musique et la voix agir sur le corps du danseur comme les mains d’un sculpteur sur un bloc de glaise. Pour communiquer la souffrance, le martyre, la persécution, l’arrachement à la vie dans ce qu’il peut avoir de plus atroce, mais aussi par moments pour traduire une certaine béatitude, une communion, un rapport au sacré, Roque ne ménage aucun effort. En tordant son visage, en faisant saillir ses os et apparaître ses muscles, il s’assure de mettre son corps entier au service de la gestuelle et du propos.» Christian St Pierre, Le Devoir, 5 septembre 2014.

« in his movement from gentle to fierce, with a seamless fluidity in his body that emphasizes weight, gravity, force and vulnerability. He embodies atavistic, almost tribal, kinetically charged incarnations, exploring dynamics, tensions and counter- tensions in his actions. In a notable sequence using his mouth, he is utterly sublime, showing another aspect of his artistry: his ability to disappear, transforming himself from human to sculpture. » Philip Szporer, the Dance Current, 5 Janvier 2015.

Les chorégraphies du corpus de Manuel Roque sont (très) différentes les unes des autres. Voici un court reportage-entrevue sur ce chorégraphe qui aime surprendre le public. Vous trouverez ici quelques extraits de Data (2014), d’un projet In-Situ (2013), de Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde (2012) et de Raw me (2010).

Pour Data, la sonorisation a été faite par François Marceau et la scénographie est de Marilène Bastien.